De l’arbitraire de la norme…

En 1647, dans ses Remarques sur la langue françoise, Claude Favre de Vaugelas s’exprimait en ces termes :

Guarir, guérir, sarge.

Autrefois on disoit l’vn & l’autre, & plustost guarir, que guérir, mais aujourd’hui ceux qui parlent & écrivent bien,disent toûjours guérir & jamais guarir. Aussi l’e est plus doux que l’a, mais il n’en faut pas abuser comme sont plusieurs qui disent merque, pour marque, serge, pour sarge ( toute la ville de Paris dit serge, & toute la Cour, sarge ) […]

L’époque permettait à Vaugelas d’affirmer sans ambages la supériorité de « l’e » sur « l’a ». En effet, la société du XVIIième siècle, tout engluée qu’elle était dans ses hiérarchies et ses privilèges, acceptait qu’une chose ou une personne puisse être supérieure à une autre par sa seule existence. Nul n’était besoin, comme ça l’est aujourd’hui, de démontrer par la logique (ou ce qui ressemble à de la logique) cette supériorité : elle était acceptée comme telle.

Si la société a évolué depuis le temps de Vaugelas, la pratique normative, elle, est restée presque inchangée. Concrètement, qu’est-ce que la pratique normative en langue? C’est le fait de condamner une forme ou d’en promouvoir une autre. C’est le fait de dire « n’employez pas tel mot » ou « employez tel autre ». La seule différence entre l’époque actuelle et celle de Vaugelas, c’est qu’aujourd’hui, le discours doit paraître plus nuancé et, bien souvent, on doit justifier la condamnation d’un mot au profit d’un autre à l’aide d’une raison « logique ». Tel mot est mauvais parce que c’est un anglicisme, tel autre, parce que c’est un archaïsme, tel autre parce qu’il « n’existe pas ».

Mais si on y réfléchit bien, une norme, ce n’est rien d’autre qu’un consensus social, qu’une entente entre différents individus pour convenir d’un comportement à adopter dans telle ou telle situation. Chaque norme a son utilité. La convention selon laquelle on doit s’arrêter au feu rouge permet d’éviter les accidents aux intersections. La norme prescriptive est utile en langue en ce qu’elle met les balises à ce à quoi la société donne une valeur positive.

Il faut, pour bien paraître socialement, maîtriser les règles du registre soutenu. Or, si personne ne sent le besoin de justifier logiquement pourquoi on doit avancer au feu vert (et non au bleu), en quoi est-il pertinent de justifier que le mot académique au sens de «scolaire, universitaire» est une faute en le catégorisant d’anglicisme? Pourquoi aller chercher une raison qui n’en est pas une (bien des anglicismes sont acceptés en français*)?

Pourquoi ne pas affirmer, sans détours, que ce sens n’est tout simplement pas accepté dans la norme et que, donc, quiconque l’emploie ne respecte pas les règles dictées par le consensus social? Cela permettrait de mettre en lumière une importante caractéristique de la norme linguistique : elle est arbitraire. L’exemple de Vaugelas le montre bien, d’ailleurs. Qui, aujourd’hui, affirmerait dans un ouvrage normatif qu’il faut prononcer sarge et non serge? La norme est arbitraire et, donc, elle évolue au gré des sociétés…

*Nous reviendrons sur cette notion d’anglicisme dans le prochain billet.

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