De la licence poétique…

Il y a des choses que la langue n’est pas capable d’exprimer.  Les émotions, par exemple, sont difficiles à décrire.  On a des mots, des concepts, soit, mais il faut avoir déjà vécu l’émotion décrite pour être en mesure de saisir la vraie portée des mots employés (et encore!).  Il nous est tous arrivé, par exemple, de faire un rêve saugrenu qui, une fois raconté, surprend par sa platitude.  C’est que les émotions vécues dans le rêve vont au-delà des mots.

Heureusement, il y a la poésie.  Le poète a le talent de traduire des émotions en mots. Mais attention, il ne suffit pas de connaître des mots.  Le choix des mots eux-mêmes importe, oui, mais c’est leur agencement, leur association, la syntaxe particulière de la phrase qui créent, en quelque sorte, une bulle dans laquelle les émotions sont représentées. Pour servir son propos, le poète a même le loisir de faire des fautes.  C’est ce que l’on appelle la licence poétique. (Note: dans ma conception, une chanson, même populaire, est aussi un poème.)

Par exemple, la chanson L’amour est mort, de Jacques Brel, se termine sur la phrase suivante:

Et nous, ma belle, comment vas-tu?

Brel, avec cette faute volontaire, réussit à exprimer tout un monde, ce monde que le commun des mortels exprimerait d’une manière plate et stérile: J’ai peur que nous soyons devenus comme ce couple dont je te parle. J’aimerais bien que ce ne soit pas le cas, c’est pourquoi je n’ose me l’admettre.  Mais, dis-moi, ma belle, comment trouves-tu que va notre couple?

La licence poétique peut aussi servir des fins humoristiques.  Dans sa chanson Le retour de la Pépette, par exemple, Renaud commet une faute de coordination:

Alors elle va s’manger une pizza au jambon et au centre commercial

ce qui sert à merveille l’esprit de la chanson, qui présente une fille un peu ridicule à qui il arrive toutes sortes d’ennuis.

On peut également utiliser la polysémie.  Jean-Pierre Ferland, dans Si je savais parler aux femmes, joue sur le double sens du mot femme:

Si je savais parler aux femmes
Je saurais les garder aussi
Et je sais bien que la mienne
Ne serait jamais partie

Ce faisant, il exprime l’idée que sa femme est non seulement son épouse, mais aussi la femme qui lui était destinée (cette idée est difficile à exprimer en français, malheureusement).

Mais pour être en mesure d’apprécier ce genre de tournures et d’en percevoir toute la portée, il faut, bien évidemment, connaître les règles auxquelles elles n’obéissent pas.  Car les poètes, eux, les connaissent…

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