De l’attitude linguistique des francophones…

Les francophones ont une vision très fermée de la langue.  Ils n’acceptent pas facilement la variation.  Par exemple, on ne peut pas, en français, inventer des mots.  Témoins les gorges chaudes journalistiques quand un politicien ose le faire. En anglais, par contre, il suffit de prendre une onomatopée et d’ajouter -ing, en finale, pour créer un mot (par exemple, si je dis que la pluie fait plok, je peux créer le mot ploking).

Cette vision fermée qu’ont les francophones de leur langue peut s’expliquer historiquement.  Elle vient de la période qui suit la Révolution française, période durant laquelle la France a acquis l’idée «d’une nation, une langue». À l’époque, la France était fortement dialectalisée. Les autorités françaises, voulant doter le pays d’une langue nationale,  ont entrepris des mesures qui visaient ni plus ni moins l’éradication des dialectes.  C’est même physiquement que les locuteurs de l’époque pouvaient être punis s’ils continuaient à employer leur dialecte, puisque le fait d’employer un dialecte était perçu comme réactionnaire.  Ces mesures coercitives ont eu l’effet souhaité: la langue des Français est maintenant le français.  Mais ces mesures ont aussi profondément marqué la manière de voir la langue en France: les Français ont acquis l’idée que tout ce qui dévie de la langue standard est nécessairement mauvais.

Le linguiste Anthony Lodge, qui se spécialise en sociolinguistique historique, exprime cet état de fait avec brio:

Le Français moyen n’a pas une conscience moins aiguë que le locuteur moyen de n’importe quelle autre langue des variations inhérentes à sa langue, et il est sensible aux moindres différences d’« accents » ou de niveaux de langue auxquels il a affaire. Pourtant, quand il s’agit de décrire ces différences, il ne dispose d’aucun instrument si ce n’est ceux que met à sa disposition une terminologie (ou une métalangue) lourdement empreinte de jugements de valeur hérités d’une longue et puissante tradition de normativisme. (LODGE, 1997, p. 14)

C’est donc dire que les francophones (car cette attitude n’est pas restreinte aux Français, elle a essaimé un peu partout) n’ont aucun autre outil que des remarques normatives pour décrire la variation. Tout relève donc de la comparaison avec le standard, ce standard qu’il semble maintenant admis de confondre avec la langue elle-même:

As probably the most highly standardized of European languages, the ‘French language’ has come to be conventionnaly confused with that of standard language (SL). (TWAIN, 2007, p. 241)

Selon cette vision, donc, ce qui varie de la langue standard est non seulement condamnable, mais ne fait même pas partie de la langue.

Cette manière d’envisager la langue pose un grave problème au Québec, puisque, en soi, le français québécois est une variation par rapport au standard.  On comprend maintenant mieux la condamnation presque systématique des québécismes dans les ouvrages de référence normatifs: ces québécismes, parce que variant du standard, ne sont… pas français.


LODGE, R. Anthony (1997), Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, Fayard, 382 p.

TWAIN, Robert W. (2007), «Language ideology and foreign language pedagogy», French Applied Linguistics, AYOUN, Dalila (éd.), John Benjamins Publishing Company, p. 238-269.

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5 réponses à De l’attitude linguistique des francophones…

  1. JeanFrançois Joubert dit :

    Comment ne pas être d’accord. Bravo!

  2. Bruno Falardeau dit :

    Encore une fois, je ne suis complètement d’accord.

    Le jugement que vous portez sur les francophones s’applique davantage aux francophones européens, et essentiellement aux Français. Le Québec, avec l’aide de l’OQLF, constitue un terreau fertile pour les néologismes de toute sorte. C’est plutôt le France qui se braque contre tout changement sensé dans la langue, notamment la Commission générale de terminologie et de néologie, qui fait fréquemment preuve d’incompétences.

    Le français standard en soi n’existe pas. C’est une pure invention des esprits franco-français. Il existe toutefois des normes universelles du français, et d’autres adaptées aux variantes régionales, dont la variante franco-canadienne (vocabulaire, typographie, etc.).

    Finalement, la France ne comptait seulement des «dialectes», mais bien des langues à part entière (breton, occitan, corse, basque), même si certains linguistes n’y voient aucune différence.

  3. Bruno Falardeau dit :

    ne suis pas*
    d’incompétence*
    ne comptait pas*

    Pardon! Un peu vite.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Les Québécois ont la même attitude par rapport à la langue que les Français, à la différence près que les premiers font, en plus, de l’insécurité linguistique par rapport aux derniers.

    Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de néologismes en français. J’ai dit que les francophones n’acceptaient pas facilement les néologismes. D’ailleurs, votre exemple au sujet de l’OQLF le démontre: il faut que les mots aient été acceptés par l’organisme officiel pour avoir droit de cité. Le commun des mortels ne peut pas inventer des mots (comme rassurance, par exemple…), contrairement à ce qu’il est possible de faire dans d’autres langues.

    Si vous êtes capable de m’expliquer clairement la différence entre une langue et un dialecte, je vous invite à le faire! Ces concepts sont très flous, surtout lorsqu’on parle du français. De toute façon, cela a peu d’importance dans le cas qui nous intéresse actuellement, puisque les autorités qui ont souhaité éradiquer les dialectes n’en pensaient que du mal. C’est ce que j’ai voulu dire: on n’accepte pas la variation.

    Au sujet du français standard, je vous invite d’ailleurs à lire ceci. Vous aurez ma position.

  5. Bruno Falardeau dit :

    La différence entre langue et dialecte est effectivement très floue, reste que si vous décidez de les utiliser sans distinction, «langue», à la rigueur «langues régionales» dégagent une connotation généralement plus positive que «dialecte». Les dialectes renvoient généralement aux variantes d’une même langue, on dira les dialectes du français, les dialectes de l’allemand, du chinois, de l’italien, etc., dont la base, les racines dépendent de la Dachsprache, la langue-toit.

    Le basque, l’occitan ou le breton n’ont pas le français comme langue-toit, tout comme le sicilien n’a pas comme langue-toit l’italien. À son tour, le sicilien possède ses propres dialectes. Bref, les exemples sont multiples.

    «il faut que les mots aient été acceptés par l’organisme officiel pour avoir droit de cité.»

    Sauf que cette situation est loin d’être unique au français! L’allemand, l’italien, le portugais (européen et brésilien), l’espagnol, le chinois et j’en passe ont tous ce genre d’organisme. Qu’y a-t-il de mal à ce qu’un organisme *recommande* et non impose des règles, des normes ou donne son avis sur une foule de sujets touchant de la langue? Il n’existe aucune police de la langue au Québec, à ce que je sache.

    Par ailleurs, le français normatif devient extrêmement important dans certaines professions, notamment la traduction ou la rédaction.

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