De l’innocuité de l’emprunt…

La première chose à laquelle la majorité des gens pensent lorsqu’on leur demande ce qui caractérise une langue, ce sont les mots.  Cela est tout à fait normal: le lexique est la partie de la langue qui est la plus facilement perceptible. Mais une langue, c’est beaucoup plus qu’un simple bagage de mots. D’ailleurs, nul ne peut communiquer efficacement dans une autre langue que la sienne avec un dictionnaire comme seul outil.

Une langue est un système complexe d’éléments non seulement inter-reliés, mais aussi inter-dépendants. La syntaxe, la morphologie, la phonologie, sans oublier toutes les règles sociales sous-jacentes, sont, en plus du lexique, les principaux éléments qui permettent de constituer une langue.

Le lexique, donc, n’est qu’un élément d’un système. Et le lexique est l’élément qui, dans l’histoire d’une langue, évolue le plus, et le plus rapidement. Au fil de l’évolution humaine, de nouvelles réalités apparaissent, qu’il faut nommer. D’autres disparaissent, entraînant avec elles les mots qui leur étaient rattachés (par exemple, le vocabulaire de la chevalerie, sauf pour quelques irréductibles adeptes des Grandeurs nature et autres Bicollines, est, à toute fin pratique, disparu).

Il y a à peine 30 ans, la phrase

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n’aurait pas été plus claire que ne l’est aujourd’hui

Pour transméridionner le RBP, granler sur le baltance suivant.

Et si la première phrase nous apparaît de nos jours parfaitement française, la seconde ne l’est pas moins.  On sait, en effet, qu’un baltance sur lequel on granle permet de transméridionner un RBP.  La seule raison pour laquelle on ne comprend pas le sens exact de la seconde phrase, c’est que les termes qui y sont employés ne font référence à rien que l’on connaisse.  Cela a tout à voir avec la réalité, et rien avec la langue elle-même.

J’en arrive aux emprunts. Les emprunts ne sont rien de plus que de nouveaux mots (ou de nouveaux sens). Le fait que ces mots aient été antérieurement employés dans une autre langue ne les rend pas plus dangereux que s’ils avaient été inventés de toute pièce.

Ce n’est pas contre les langues auxquelles les mots sont empruntés que les réflexes de défense prennent forme, mais bien contre le statut social de ces langues. La preuve, les emprunts du français à l’italien semblent aujourd’hui beaucoup plus inoffensifs que les emprunts à l’anglais. Il faut lire les chroniques linguistiques de l’époque de la Renaissance, époque à laquelle l’Italie était la toute-puissance culturelle, pour voir que cela n’a pas toujours été le cas.  Autre exemple: la volonté de défense contre les américanismes introduits dans l’anglais britannique. Voilà maintenant que même les Anglais se battent contre les anglicismes!

En soi, les emprunts ne mettent en aucun cas une langue en danger, pas plus que ne la mettent les nouveaux mots inventés pour nommer les nouvelles réalités. Je l’ai déjà dit, les emprunts sont des enrichissements lexicaux , et ce, même s’ils ne servent qu’à exprimer l’appartenance à un groupe, à une époque. Comprendre ici que j’inclus ce que certains appellent les emprunts de luxe, c’est-à-dire les emprunts qui décrivent des réalités pour lesquelles un mot existe déjà dans la langue emprunteuse, et qui ne servent donc pas à nommer une nouvelle réalité. D’ailleurs, il est prouvé que la majorité de ces emprunts non essentiels ne survivent pas aux changements sociaux. Et quand bien même cela serait, rien de grave, linguistiquement parlant, n’arriverait (la langue française n’a subi aucune catastrophe depuis que moustache, emprunt à l’italien mostaccio, a remplacé grenon au XVIième siècle).

Vouloir protéger la langue contre les emprunts lexicaux, c’est comme vouloir sauver la planète contre la pollution: au final, c’est la société qu’on veut préserver. La langue et la planète n’en ont rien à cirer…

Note: une partie de ce billet est inspiré de celui de Geoffrey K. Pullum dans Lingua Franca, « Permalinks, Ensparbulations, Etc. ». Malheureusement, il semble que quelque chose se soit produit sur le site de Lingua Franca: l’article n’y est plus disponible.

 

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3 réponses à De l’innocuité de l’emprunt…

  1. Jonathan Boyer dit :

    Dans un contexte de rédaction Web, particulièrement, quoi faire du célèbre «user-friendly»? Tous les designers et les rédacteurs savent que ni «convivialité» ni «utilisabilité» ne rend compte des les traits de sens spécifiques de «user-friendly» et pourtant, personne ne veut l’employer sur les seules bases de son origine anglophone.

    De plus, je me demande comment les puristes québécois expliquent le fait que les langues régionales de France perdent de plus en plus de terrain au profit du français «parisien» dont le nombre grandissant d’emprunts de luxe qui décorent la langue du marketing, des nouvelles technologies et du divertissement en font tressaillir plus d’un.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je suis tout à fait d’accord au sujet de user-friendly ! Et ce mot n’est pas le seul qu’on aurait avantage à accepter! L’anglais a une capacité de dérivation très utile. Je pense notamment aux nombreux termes créés à partir du préfixe over- (overkill, overrated, etc.).

    Quant aux puristes québécois, ils se heurtent à un phénomène qu’ils semblent avoir voulu éviter depuis toujours: l’évolution linguistique. Le fait que la variété de langue qu’ils prennent comme modèle accepte des choses qui pour eux sont inacceptables est la preuve que leur lutte est futile…

  3. Je découvre vos billets avec grand plaisir… Je suis entièrement d’accord avec vos points de vue, et j’apprécie particulièrement la façon dont vous les argumentez !

    Je pense aussi que les langues s’enrichissent au contact les unes des autres, qu’il s’agisse de langues « officielles » ou de régionalismes d’ailleurs. J’ai conservé, au fil de mes déménagements, des expressions d’un peu partout (en ch’ti, en breton ou encore en chilien) que j’aime utiliser au quotidien, parce qu’elles évoquent une certaine réalité que je ne parviens pas à rendre aussi bien en « bon français », et aussi par clin d’œil.

    Considérer que les emprunts ne sont ni plus ni moins que l’adoption de nouveaux mots, pas plus dangereux que les néologismes, voilà une réflexion qui me parle !

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