De la « parlure du cinéma québécois »…

L’auteur et critique de cinéma Paul Warren s’est récemment exprimé au sujet de la « parlure du cinéma québécois ». De prime abord, outre le titre (parlure sent le purisme à plein nez!), le texte peut sembler intéressant. Il décrit à quel point une langue plus familière dans les films permet aux spectateurs de s’identifier aux personnages et d’être « en symbiose avec l’écran ».  Il compare la situation québécoise avec la situation américaine, et cite Lee Strasberg, le créateur de l’Actors Studio, qui fait l’apologie du slang américain: « Il […] répétait, à satiété, qu’il n’était plus besoin d’être endimanché en grande star pour être agréé de la salle obscure, qu’il fallait seulement être soi-même, avec son style propre et son bon vieux slang américain de tous les jours. » C’est une belle démonstration de l’utilité du registre familier en art.

Là où le bât se met sérieusement à blesser, cependant, c’est lorsque M. Warren dit que, contrairement à la nation américaine, la nation québécoise est trop petite pour pouvoir prétendre faire une telle utilisation du registre familier dans ses films:

Le hic, c’est que le Québec et sa parlure n’ont rien à voir avec les États-Unis d’Amérique et la culture hégémonique d’Hollywood. Une culture qui est reconnue, parce que les Américains ont eu le courage de se séparer de l’Angleterre et de proclamer leur indépendance. Les grandes stars américaines dominent le monde depuis un siècle, à même leur gestuelle, leur mimique et leur anglais américain populaire.

Les stars québécoises n’ont pas la grandeur des stars américaines, donc, elles n’ont pas le droit de vouloir s’affirmer avec leur langue. De là au petit pain pour lequel, il n’y a pas si longtemps, les Québécois seraient nés, il n’y a qu’un pas!

Et M. Warren d’en rajouter:

Alors, que je me dis, on cesserait de s’enfermer dans la parlure joualée et sans avenir de nos petites vedettes de chez nous, les vedettes de nos films, de notre théâtre, de notre humour qui se dégrade et qui descend lamentablement en bas de la ceinture…

On ouvrirait notre langue. On sentirait le devoir de la parler correctement pour qu’elle soit prise en bouche par nos immigrants et écoutée parmi les nations.

Ouvrir sa langue? Ouvrir sa langue à quoi? La parler correctement? Quelle est la manière de « parler correctement » en registre familier? Les personnages des films québécois devraient-ils lancer des putain de bordel de merde, plutôt que des crisse de tabarnak*?

Le fait d’utiliser le français québécois familier dans les films est en vérité une belle victoire de l’indépendance, cette indépendance que M. Warren semble envier aux Américains.  Les artistes québécois des années 1950 ont lutté fort pour faire reconnaître le droit de cité de la littérature québécoise, différente de la littérature française.  Le fait de présenter le registre familier québécois dans les productions cinématographiques est le signe que ces artistes ont réussi leur pari: l’art québécois est légitimement différent de l’art français. Car si M. Warren affirme haut et fort le droit d’exister de la nation québécoise distincte du reste du Canada, il semble oublier que cette nation québécoise est également distincte de la France!

M. Warren, en se cachant derrière ses pseudo-idées nationalistes, ne fait que démontrer son purisme teinté d’insécurité linguistique.

*Notons au passage que les seuls exemples de « joual québécois » (sic) que M. Warren donne sont des sacres. La méthode a fait ses preuves: pour discréditer le français québécois aux yeux des Québécois, il suffit de donner en exemples les formes les plus connotées. Voir à ce sujet le Dictionnaire Québécois-Français de Lionel Meney…

 

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Une réponse à De la « parlure du cinéma québécois »…

  1. Vue par la voix dit :

    Chaque fois que je vous lis, j’éprouve cette délicieuse satisfaction de voir quelqu’un exprimer si clairement un sentiment que je partage. Vos textes sont posés, réfléchis et à moi qui suis, il faut l’admettre, souvent convaincue d’avance, ils évoquent la réponse de l’adulte sage s’adressant à l’enfant irréfléchi.
    C’est justement quand le cinéma et le théâtre québécois se sont mis à représenter la langue québécoise de façon juste que je me suis mise à l’apprécier. On s’identifie tellement mieux à ce qui ne fait pas seulement semblant de nous représenter.
    J’ai hâte d’avoir le temps de parcourir vos archives!

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