Du prétendu French canadian patois…

Au XIXième siècle, plusieurs penseurs anglophones ont véhiculé l’idée que les Canadiens (les Québécois d’aujourd’hui) ne parlaient pas vraiment le français, mais bien un French canadian patois… Cette idée, exacerbée par les propos de Lord Durham, selon qui les Canadiens constituaient un peuple sans histoire et sans littérature, servait bien les administrateurs britannique en leur permettant de justifier leur projet d’assimilation. Elle a également été le catalyseur du mouvement puriste, qui est à l’origine d’un fort sentiment d’insécurité linguistique: les Canadiens, selon ces puristes, devraient parler le français des Français pour se protéger de l’assimilation.

Je suis bien placée pour savoir que l’insécurité linguistique est encore aujourd’hui bien présente dans l’imaginaire québécois. Mais, avec les récents événements qui remettent le combat linguistique d’actualité, je suis surprise de constater à quel point ce sentiment n’a pas évolué d’un iota: on croit encore que, pour se protéger contre l’assimilation anglaise, il faut épurer le français québécois.

À preuve, cette chronique de Benoît Aubin, dans laquelle il s’insurge contre la phrase T’as l’air d’un bon gars, mais t’as pas l’air de 18 ans que l’on peut lire dans les SAQ. Monsieur Aubin trouve aberrant que le gouvernement diffuse une telle phrase qui, selon lui, « montre un flagrant mépris de la langue française », alors qu’on tolère les affiches de Payless Shoe Store. Monsieur Aubin ne semble pas comprendre que cette phrase de la SAQ est écrite en registre familier. Simple technique de marketing pour mieux rejoindre le public-cible, en l’occurrence les jeunes de moins de 18 ans.

Autre exemple, cette lettre publiée dans Le Devoir, dans laquelle l’auteur fait la liste des choses que font les locuteurs québécois et qui mettent en danger la langue française.  Au cinquième point, on peut y lire:

Tu continues à utiliser de nombreux mots anglais, comme en France, négligeant le fait que, là-bas, le vocabulaire est ample et les structures de phrases, bonnes; on n’y a pas vécu deux siècles et demi de colonisation anglo-saxonne.

Les Québécois, possédant un maigre lexique et une structure syntaxique déficiente, ne peuvent se permettre, comme le font les Français, qui sont un modèle de perfection linguistique, d’emprunter des mots à l’anglais.

Si la situation linguistique au Québec est inquiétante et qu’elle mérite qu’on s’y attarde rapidement, il ne faudrait pas confondre correctivité et assimilation. Les particularités du français québécois, variété de langue légitime au même titre que le français belge, le français suisse et, oui, le français français, ne constituent pas une porte d’entrée à l’assimilation.

Véhiculer l’idée que la langue française au Québec est pauvre et mal structurée, en se servant d’exemples du registre familier ou en basant son argumentation sur des données erronées au sujet du français de France, c’est jouer le jeu de ces anglophones du XIXième : on tente de convaincre les Québécois qu’ils ne parlent qu’un French canadian patois qui ne mérite pas qu’on s’y attarde…

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4 réponses à Du prétendu French canadian patois…

  1. BON ARTICLE !!!!

    J’aimerais vous diriger vers cette page en particulier sur mon site :

    http://toutcanadien.com/2-Production/1-FrancophonesUnilingues.htm

    et si, par hasard, vous êtes bilingue, le reste du site risque de vous intéresser itou.

    :-)
    -jacques

  2. Paul Gutman dit :

    TRÈS BON ARTICLE!!! Après avoir vécu parmi plus de sept millions Québécois francophones, des milliers d’Acadiens, et maintenant parmi les Franco-Américains, j’en profite pour vous dire qu’il n’a jamais existé de « French-Canadian patois » comme tel. La langue de base est la même partout où l’on parle français, et chaque variété du français a ses niveaux d’usage. À la revoyure, et soyez heureux.

  3. Il y a une douzaine d’années, j’ai rédigé pour mon cours d’histoire un essai sur le sujet. J’y analysais en comparatif trois ouvrages, Les insolences du frère Untel (évidemment!), mais aussi Anna braillé ène shot (Elle a beaucoup pleuré) de Georges Dor, qui tenait à peu près le même propos sur notre prétendue carence linguistique. J’ai mis tout ça en perspective avec États d’âme, états de lamgue, de Marty Laforest, où un collectif de linguistes ont pris les énoncés de monsieur Dor un par un, les ont passablement réduits en bouillie et ont pu nourrir les chats de la province pendant un bon mois. Je recommande.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, État d’âme, état de langue est un ouvrage canonique pour les étudiants en linguistique à l’Université Laval. Je connais beaucoup des auteurs qui y ont participé. C’est dommage qu’il n’est pas eu plus de succès…

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