De la rectitude langagière…

Je viens de lire un très  intéressant billet de Catherine Voyer-Léger qui parle de la rectitude langagière. L’auteure dit, en gros, que s’il est juste de critiquer le mouvement du politiquement correct en langue, il ne faudrait pas que cette critique englobe toutes les expressions qui permettent d’atténuer les termes perçus comme trop crus ou blessants:

Je peux comprendre qu’on décrie un certain langage politicien ou fonctionnarial qui lisse trop le vocabulaire et qui refuse d’appeler par leur nom les fraudes, la corruption, les abus de pouvoir ou les échecs. Mais à partir du moment où le langage heurte des gens dans leur identité et que se sont ces gens, qui nous demandent d’en changer, n’est-ce pas un peu différent? Comment décider à quel moment la rectitude dépasse les bornes?

Peut-être ne serai-je pas capable de répondre à cette question, mais je crois être en mesure d’apporter un peu d’eau au moulin…

Il est primordial, en premier lieu, de faire la distinction entre la dénotation d’un mot et sa connotation.

La dénotation d’un mot est en quelque sorte son sens objectif (ou littéral). On dit généralement que la dénotation se trouve dans les dictionnaires*. La connotation, quant à elle, regroupe tous les éléments subjectifs qui peuvent être associés à un mot. Voici un exemple rapide: les mots minou et chat ont tous les deux la même dénotation, mais n’ont pas la même connotation.

Si la dénotation peut varier d’une communauté linguistique à l’autre (par exemple, le mot cartable n’a pas le même sens au Québec et en France), c’est quand même la connotation qui est la plus sujette à la variation. Des locuteurs peuvent partager la dénotation d’un mot, mais le même mot peut avoir plusieurs connotations différentes. Il suffit de penser aux termes reliés à la politique: le mot adéquiste pourra posséder une connotation positive dans un groupe de locuteurs idéologiquement à droite, mais négative dans un groupe à gauche.

Par ailleurs, il existe des mots dont la dénotation elle-même est associée à quelque chose de négatif. Le mot obèse, par exemple, fait référence à une personne anormalement grosse.  Le mot en soi sous-entend une anormalité. Le mot aveugle, par contre, ne fait référence qu’à une personne qui n’a pas le sens de la vue. C’est donc dire que si aveugle est perçu comme négatif, c’est par rapport à sa connotation et non par rapport à sa dénotation. Comme la connotation est très variable, ce caractère négatif ne sera pas partagé par tous. À mon avis, c’est lorsqu’on ne perçoit pas le caractère négatif d’un mot qui fait l’objet d’une censure que l’on trouve cette censure superflue.

Si les gens qui sont responsables des modèles linguistiques (les médias ou les instances gouvernementales, par exemple) analysent mal les connotations et censurent des formes neutres, cette censure, au lieu de régler un problème, en créera un autre: les formes censurées perdront alors leur neutralité et deviendront connotés négativement.

C’est que les connotations, étant en soi subjectives, sont très malléables et varient beaucoup en fonction des modes et des normes sociales. Le problème, c’est que si trop de mots à priori neutres passent à travers le filtre de la rectitude langagière, les connotations véhiculées ne correspondront plus au sentiment linguistique des locuteurs. Et cela contribuera un peu plus au cynisme des cyniques…


* Mais je suis en désaccord avec cette affirmation: ce ne sont pas tous les mots d’une langue qui sont répertoriés dans un dictionnaire, et ceux qui ne le sont pas n’en ont pas moins de dénotation.

Ce contenu a été publié dans Linguistique, Sociolinguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>