De la twitterisation de la langue…

Le chroniqueur du Devoir Fabien Deglise offre aujourd’hui aux abonnés du quotidien un article qui parle de sa préoccupation quant à l’étiolement de la langue, 140 caractères à la fois. Il cite entre autres le comédien Ralph Fiennes, qui s’insurgeait récemment contre cet état de choses.

 Il suffit en effet de se promener dans la face francophone de Twitter pendant quelques minutes pour prendre un peu la mesure du phénomène d’étiolement. En ces lieux où la pensée s’exprime sur le vif dans un format contraint de 140 caractères, forcément les concepts dépassant plus de deux syllabes, comme le souligne Fiennes, ont rarement droit de cité.

Mark Liberman, blogueur pour Language Log, s’est brillamment exprimé ici au sujet de cette prise de position de Fiennes. Liberman s’est amusé à comparer la longueur des mots utilisés par certains grands canons de la littérature anglaise à celle des mots utilisés sur Twitter. Il est arrivé à la conclusion que la longueur moyenne des mots utilisés par les usagers de Twitter n’était pas inférieure à celle des mots utilisés par… Shakespeare!  Il serait peut-être utile de se livrer au même exercice avec la littérature française, mais je doute que les résultats soient vraiment différents de ceux de l’anglais.

Mais quand bien même cela serait. Quand bien même Twitter poussait ses usagers à utiliser des mots plus courts, serait-on devant une étiolement linguistique?

Rappelons-le, l’écrit n’est pas la langue. C’est un système de symboles, un code normé qui permet d’illustrer graphiquement ses pensées.  Pendant très longtemps, dans l’histoire humaine, l’écriture n’était réservée qu’à une très mince partie de la population. Si l’écrit était vraiment la langue, ce serait donc dire que tous ces gens qui ne savaient pas écrire (et ceux qui ne le savent pas aujourd’hui)… n’avaient pas de langue!?

Par ailleurs, s’il y a un rapport d’influence entre l’écrit et l’oral, il est plutôt du second vers le premier, et non l’inverse. Un changement à l’oral peut très certainement se transférer à l’écrit, surtout si ce changement est rentable.  Il suffit de penser à tous les emprunts dont l’orthographe a été influencée par le système de phonèmes de la langue emprunteuse.  Redingote, par exemple, vient de l’anglais riding coat. Très rares sont les changements à l’écrit qui influencent la langue orale.

J’ai déjà déploré le fait que les linguistes n’étaient pas assez écoutés. Ce constat est d’ailleurs l’une des raisons qui me font tenir ce blogue. Et je suis toujours désolée de voir à quel point beaucoup de conclusions au sujet de la langue sont amenées par des gens sans expertise, qui ne soutiennent leurs dires par aucune preuve, sur la seule base de réflexions personnelles. Comme l’a dit Geoffrey Pullum au sujet de ceux qui véhiculent le mythe de la panoplie de mots inuit qui servent à nommer la neige: « Don’t worry, they seem to think, it’s only about language, you don’t need to fact-check; just make stuff up. »

Ce contenu a été publié dans Linguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>