Du Bonhomme sept-heures (déboulonnage de mythe)…

Mythe: l’expression Bonhomme sept-heures vient de l’anglais bone setter.

Réalité: on a retrouvé, dans les parlers de France, plusieurs formes similaires à Bonhomme sept-heures qui ont, en gros, le même sens (notamment Bonhomme la nuit et Couche huit-heures).  L’hypothèse la plus probable est que Bonhomme sept-heures ait déjà été attesté en France et qu’on en ait hérité avec les premiers colons.

Mais parler d’hypothèse probable ne satisfait généralement pas les Joe Connaissant de ce monde, qui brandissent cette étymologie populaire à la moindre occasion. Voici donc une explication purement logique du fait que Bonhomme sept-heures ne peut pas venir de bone setter.

En anglais, le personnage qui ressemble le plus au Bonhomme sept-heures s’appelle le Boogieman. Donc, si le concept de Bonhomme sept-heures avait été emprunté à l’anglais, le mot pour le nommer ressemblerait à Boogieman et non à bone setter. Bécosse vient de back house, redingote vient de riding coat et l’anglais to flirt vient de l’expression française, aujourd’hui disparue, fleuretter. Le sens des emprunts qui ressemblent phonétiquement au mot d’origine ressemble au sens d’origine. Le contraire est très improbable.

Certains pourraient arguer qu’il s’agit d’un glissement de sens, le bone setter étant apparemment tellement effrayant qu’on pourrait croire qu’il enlève les enfants qui tardent à se coucher. Mais un tel glissement de sens n’a pas lieu n’importe comment. Deux situations sont possibles. La première est que bone setter aurait été attesté en français québécois dans son sens propre (« personne qui ajuste les os »), auquel cas on l’aurait emprunté tel quel, pour ensuite en modifier le sens. Dans l’autre situation, le glissement de sens aurait eu lieu en anglais, c’est-à-dire que bone setter aurait déjà eu, en anglais, le sens de Bonhomme sept-heures, et ce serait ce sens qu’on aurait emprunté. Or, aucune des deux situation n’a eu lieu. En français québécois, le ramancheux ne s’est jamais appelé un bone setter, et en anglais, le mot bone setter n’a jamais été utilisé pour faire référence à quelque chose qui ressemblerait au Boogieman.

C’est donc dire qu’outre une ressemblance phonétique, il n’y a aucun lien entre Bonhomme sept-heures et bone setter. Il arrive souvent qu’une forme anglaise ressemble à une forme française. Ne pourrait-on pas dire que, dans sa chanson Democracy, Leonard Cohen dit « c’est long », alors qu’en réalité, on sait bien que c’est « sail on »?

Je me suis longtemps demandé ce qui poussait les gens à diffuser cette étymologie de Bonhomme sept-heures. Dans l’imaginaire collectif, les mots issus de l’anglais sont généralement stigmatisés. Il est donc compréhensible que des mots connotés négativement se voient attribuer une origine anglaise: ces « mauvais mots » étant dus aux Anglais, les Québécois n’en sont pas responsables. Tous les anglicismes québécois qui appartiennent au registre familier et, donc, qui sont considérés comme mauvais dans le « bon français », subissent ce genre de raisonnement. Pour les gens qui font preuve d’insécurité linguistique, c’est une manière de se déculpabiliser du fait qu’ils parlent un mauvais français, tout en « incriminant » l’envahisseur anglophone.

Mais le Bonhomme sept-heures est une de ces images folkloriques dont le Québec est fier: il est donc loin d’être stigmatisé. Pourquoi, alors, lui attribuer une telle origine? Mon hypothèse est que si Bonhomme sept-heures venait vraiment de bone setter, ce serait comme une douce vengeance: les Québécois auraient pris un mot anglais et l’auraient tellement modifié qu’il en aurait perdu et sa forme, et son sens original. Bien fait pour lui!

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4 réponses à Du Bonhomme sept-heures (déboulonnage de mythe)…

  1. Jonathan Boyer dit :

    Le Bonhomme sept-heures a de la sérieuse compétition avec «enfirouaper». Le mythe de « in fur wrapped » amène beaucoup de pseudo-lexicographes à intégrer ce dernier québécisme dans la catégorie des anglicismes.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, tout à fait! André Thibault a d’ailleurs écrit un édifiant article à ce sujet dans la revue Cap-au-Diamant en 2009: « Ne vous laissez pas enfirouâper par de fausses étymologies! »

  3. Ping : Le Rédactoblogue » Jamais… sauf une fois au chalet

  4. Marc Fiset dit :

    « Fleuretter » est disparu mais « conter fleurette » persiste tant bien que mal. Merci !

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