Du cinéma lexicophage…

Tchiens, ça djé!*, dirait-on dans ma Beauce ancestrale: M. Paul Warren récidive. Il nous a déjà gratifiés de son opinion au sujet de ce qu’il a appelé la parlure du cinéma québécois, opinion que je me suis fait un plaisir de déconstruire ici. Il s’attaque cette fois-ci à l’articulation des acteurs québécois qui, selon lui, « mangent les mots de notre langue ».

D’après M. Warren, les acteurs québécois, depuis longtemps, articulent beaucoup moins bien que les acteurs français. C’est ce qu’on peut conclure de sa caricature d’un dialogue entre le réalisateur Sébastien Pilote et le comédien Gilbert Sicotte:

« Non, non, non! aurait-il dit. Faut surtout pas articuler. On va te prendre pour un Français de France, pire encore, pour un fif. Fais comme tout le monde, mange tes mots. On aime ça d’même et on va dire dans la salle: ″Maudit qu’y est bon acteur.″ »

Ce n’est pas la première fois que je suis témoin de cette légende urbaine selon laquelle les « Français de France » articuleraient mieux que les Québécois. Mais personne, jusqu’ici, n’a été en mesure de fournir une preuve à cette affirmation, comme, par exemple, une étude comparative qui permettrait de déterminer empiriquement dans laquelle des deux variétés de langue on articulerait « le mieux ». Quand on parle de langue, je l’ai déjà dit, il est superflu d’amener des preuves empiriques, il suffit de se baser sur ses propres analyses pour affirmer des certitudes.

Je me permettrai un contre-exemple à cette idée au sujet de l’articulation des Québécois. Certes, il ne s’agit que d’un exemple isolé, et on ne peut tirer de conclusion sur la base d’un si petit échantillon. Mais jouons le jeu. Mon amoureux, Italien qui habite au Québec depuis plus d’un an, a appris le français ici. On peut maintenant dire qu’il le parle couramment. Il comprend la majorité des Québécois qu’il rencontre ou qu’il entend parler à la télévision. Mais il a encore de la difficulté à comprendre les Français, qui, selon sa perception, n’articulent pas.

Il s’agit ici d’un phénomène courant dans l’apprentissage d’une langue étrangère: la variété avec laquelle on est le plus en contact est beaucoup plus compréhensible. Tous ceux qui ont appris l’anglais en Amérique du Nord et qui ont déjà été en contact avec l’anglais britannique comprendront à quoi je fais référence. Mais si M. Warren peut se permettre, sur la seule base de ses perceptions personnelles, d’arriver aux conclusions auxquelles il est arrivé, mon amoureux, qui parle italien, anglais et français, et qui a fait du latin et du grec durant tout son secondaire, peut en faire autant.

Ce que M. Warren s’emploie à faire dans ses deux lettres au Devoir, ce n’est pas la critique de la langue dans le cinéma québécois, c’est plutôt l’expression de sa profonde insécurité linguistique. Selon lui, les Québécois, pour que leur art ait une quelconque valeur, devraient aligner leur langue sur celle des Français. Ces propos trouvent un écho dans l’imaginaire de plusieurs. En effet, lorsqu’on fait de l’insécurité, quoi de plus rassurant que de lire quelqu’un qui, s’exprimant en termes à l’apparence sérieuse, illustre toute l’ampleur du malaise qu’on ressent.

Asinus asinum fricat, dirait-on dans la Rome de Cicéron…

* Tiens, ça y est

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