Du hockey et du puriste (conte allégorique)…

Il était une fois trois garçons de 10 ans: Olivier, Hugo et Simon. Ils habitaient tous les trois le quartier résidentiel d’une petite ville de banlieue. Cette situation leur permettait de s’adonner à leur activité favorite: jouer au hockey dans la rue.

Comme ils n’étaient que trois et ne possédaient qu’un seul filet, la répartition des rôles de chacun était simple. La position de gardien était effectuée à tour de rôle et les deux autres positions, celles de l’attaquant et du joueur à la défense, étaient tirées au sort. Les règles aussi étaient simples: l’attaquant devait compter le plus de buts possibles, tandis que le joueur à la défense et le gardien, tous deux dans la même équipe, devaient tenter de l’en empêcher.

Les trois amis jouaient ainsi à chaque fois que cela leur était possible. Ils avaient développé une complicité et un respect mutuel qui leur permettait d’éviter les disputes. Chacun connaissait les forces et les faiblesses des autres. S’il se présentait une situation pour laquelle un doute quelconque pouvait être exprimé au sujet d’une manœuvre, ils acceptaient tous les trois d’arrêter le jeu et d’en discuter. Si le doute persistait, ils rejouaient tout simplement le point. Cela allait de soi, étant donné qu’en bout de ligne, tout ce que désiraient les trois garçons était de s’amuser.

Un jour, Mathieu arriva dans le quartier. Mathieu était une sorte de boulimique du hockey. Il connaissait toutes les statistiques de tous les joueurs de la Ligue nationale. Il écoutait toutes les lignes ouvertes et réussissait même à obtenir de ses parents la permission de se coucher très tard lors de matchs importants. Et, surtout, il connaissait parfaitement toutes les règles. Dès son arrivée, il regarda d’un œil très critique les trois comparses qui s’amusaient en face de sa maison.

Un matin de décembre, n’y tenant plus, Mathieu alla les voir. Il leur dit qu’ils n’avaient pas le droit d’appeler leur jeu du hockey. Les raisons étaient multiples, mais il allait leur en expliquer trois très simples: ils n’avaient qu’un seul filet, ils n’étaient que trois joueurs qui changeaient de position à chaque partie et, le comble, ils jouaient dans une rue!

Les trois amis le regardèrent, interloqués. Mais comme il se faisait tard et que l’heure du souper approchait, ils décidèrent de ne pas lui accorder plus d’attention et de remettre la partie au lendemain.

Le lendemain, Mathieu revint et reprit ses récriminations. Il trouvait aberrant que les trois garçons se permettent de jouer dans un tel environnement, où il n’y avait même pas de ligne bleue et où les délimitations étaient faites par des trottoirs. Et ils osaient appeler cela du hockey! Comme ils l’avaient fait la veille, Olivier, Hugo et Simon restèrent indifférents.

Mathieu revint tous les jours suivants, avec, parfois, les règles officielle de la LNH en main. Il souhaitait démontrer, preuves à l’appui, que les trois amis étaient complètement dans l’erreur. Mais rien n’y fit. Les trois amis lui faisaient à chaque fois comprendre que tout cela ne les intéressait pas. À la longue, ils en vinrent à trouver très désagréable de toujours se faire répéter la même chose, à leur avis inutile. Ils devinrent même un peu méprisants à l’endroit de Mathieu.

Un jour, le professeur d’éducation physique de l’école que fréquentaient Olivier, Hugo, Simon et Mathieu décida d’organiser un tournoi amical de hockey. Tous les élèves en furent ravis, mais Mathieu le fut encore plus, puisque le professeur décida de le nommer en charge de l’application (et de l’explication) des règles. Olivier, Hugo et Simon, même s’ils admettaient que cela allait de soi, furent un peu envieux. Il développèrent même une forme d’insécurité par rapport à Mathieu et à ses sacro-saintes règles.  C’est que durant tout le temps où Mathieu leur avait rabattu les oreilles avec ces règles, ils s’étaient peu à peu convaincus qu’elles étaient inutiles. Maintenant, ils trouvaient très lourd de devoir jouer en s’y conformant et en voulaient à Mathieu de les leur imposer.  Ils ne firent jamais les efforts nécessaires pour les maîtriser.

Olivier, Hugo et Simon ne firent pas très bonne figure durant le tournoi, et furent rapidement mis de côté. Ils continuèrent cependant à jouer ensemble dans la rue, mais ne s’intéressèrent plus au jeu offert à l’école, qu’ils trouvaient trop rigide et trop compliqué…

Cette situation est évidemment invraisemblable. Il serait surprenant de voir trois petits Québécois montrer un tel manque d’intérêt pour les règles du hockey. Mais, comme son titre l’indique, ce conte est une allégorie. Et l’invraisemblable est en quelque sorte souhaité, afin de démontrer l’absurde de la situation.

Il ne faut jamais oublier que les règles qui régissent une langue ne sont que des règles, au même titre que les règles du hockey. Les règles du hockey ne sont pas toutes nécessaires lors des jeux des enfants, qui, dans l’absolu, ne souhaitent que s’amuser. Il en va de même lors des situations qui appellent le registre familier des locuteurs, qui, dans l’absolu, ne souhaitent que communiquer. L’erreur que font les puristes, c’est de présenter toutes les règles de la langue comme étant toujours essentielles dans toutes les situations. Les locuteurs, qui ne voient pas l’utilité de toutes les maîtriser et de toutes les appliquer dans les situations familières, car leur objectif de communication est atteint même s’ils ne le font pas, risquent de développer un manque d’intérêt par rapport à ces règles. Même dans les situations qui en exigent une meilleure maîtrise.

L’attitude des puristes, donc, au lieu de permettre d’améliorer les connaissances des locuteurs, est en fait l’une des causes du cynisme et de l’insécurité linguistiques que l’on remarque depuis un certain temps chez plusieurs Québécois. À la longue, ces Québécois en viennent à adopter l’attitude qu’ont adoptée Olivier, Hugo et Simon: laisser parler les puristes, mais faire à leur tête, quitte à ne pas pouvoir jouer dans les tournois…

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