Du soi-disant mauvais français…

J’aime beaucoup lire Vincent Marissal. Je trouve ses commentaires sur l’actualité politique nuancés, critiques et étoffés. Mais ce matin, je suis frappée par la manière dont il parle du français familier québécois dans sa chronique:

Est-ce vraiment le rôle du gouvernement du Québec de répertorier les mots et expressions en mauvais français et de les traduire pour que l’immigrant puisse comprendre l’indigène? J’éprouve comme un malaise en imaginant un Africain, un Belge ou un Français en train de consulter ce lexique.

M. Marissal fait ici l’illustration parfaite de l‘attitude qu’ont les francophones par rapport à la variation linguistique: tout ce qui n’est pas la langue standard est nécessairement mauvais.

Mais la situation est évidemment beaucoup plus complexe.

Il importe d’abord de comprendre ici la notion de registres de langue. Les registres sont les manière différentes qu’a un locuteur de s’exprimer, selon les situations de communication dans lesquelles il se trouve.  J’opposerai ici les deux extrêmes: le registre soigné et le registre familier.

Le registre soigné est celui qu’on utilise dans les situations plus formelles (et c’est à dessein que j’emploie ici le terme formel, même s’il est condamné par la norme parce que c’est un anglicisme). Ce registre est relativement fixe, car, dans son ensemble, il s’aligne sur l’écrit.

Le registre familier est le registre qu’on emploie dans la vie quotidienne, là où le contenu est plus important que le contenant. Ce registre est beaucoup plus libre et l’économie linguistique y est plus perceptible. Le registre familier n’est généralement pas colligé dans les ouvrages de référence, étant donné qu’il change très rapidement et qu’il varie d’une communauté linguistique à l’autre.  La majorité des exemples de « mauvais français » que M. Marissal donne ne sont en fait que des exemples de français québécois familier.

Être compétent linguistiquement, ce n’est pas seulement maîtriser le registre soigné. C’est aussi pouvoir adapter son discours à la situation de communication. Et comprendre les différents registres.

J’enseigne le français à des locuteurs non francophones à l’École de langues de l’Université Laval  depuis plus de 10 ans. Je donne entre autres un cours sur la culture québécoise aux étudiants de niveaux avancé et supérieur. Une bonne partie du cours est consacrée à la situation linguistique au Québec et aux particularités du français québécois.

Si je fais le bilan des commentaires que mes étudiants m’ont faits dans ce cours durant toutes ces années, j’arrive à trois constats:

1) Les étudiants sont heureux d’enfin entendre parler du français québécois en des termes qui ne relèvent pas de la correctivité, donc, en des termes descriptifs.

2) Les étudiants sont heureux d’avoir enfin des exemples de français québécois familier, pour pouvoir enfin comprendre les Québécois dans leur vie quotidienne, c’est-à-dire, dans les situations qui appellent le registre familier.

3) Les étudiants ne comprennent pas pourquoi ce n’est pas le français québécois qu’on enseigne au Québec, comme c’est l’anglais états-unien qui est enseigné au États-Unis et l’espagnol mexicain qui est enseigné au Mexique.

Ces immigrants Français, Africains et Belges dont M. Marissal parle, et qui sont francophones, ne comprendront peut-être pas ces nuances. Ils auront peut-être le même jugement que lui: le français québécois familier est du mauvais français et il n’a aucun droit de cité dans un ouvrage gouvernemental. Mais les immigrants non francophones, qui n’ont pas cette attitude fermée par rapport à la langue et qui acceptent habituellement beaucoup plus la variation, seront très heureux d’avoir un petit lexique qui leur permettra de comprendre les gens avec qui ils tentent de s’intégrer.

Les non-francophones avec qui je travaille sont souvent surpris de voir à quel point les Québécois déprécient leur langue. Ils ne comprennent pas pourquoi tout le monde au Québec semble s’entendre sur le fait que tout le monde au Québec parle mal.  Ces non-francophones sont confrontés à deux phénomènes: l’attitude puriste de la majorité des locuteurs francophones et la profonde insécurité linguistique des Québécois par rapport au français normé. Si l’on veut faire la promotion du français chez ces non-francophones, il faudrait peut-être commencer par arrêter de le présenter comme une chose immuable et complexe que même des locuteurs natifs n’arrivent pas à maîtriser!

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5 réponses à Du soi-disant mauvais français…

  1. Charles St-Georges dit :

    Très bien dit! Moi, par exemple, comme états-unien et petit-fils d’un Québécois qui est décédé quand j’étais jeune, j’ai toujours eu très hâte à apprendre plus du français qu’on parlait en famille ça fait deux générations, mais dans les deux cours de langue française que j’ai suivis, la prof a essayé de « corriger » la trace d’un petit accent québécois qui me restait de mon grand-père pour me transformer en un bon étudiant du français parisien. Mais Paris n’a rien à voir avec ma famille! Au Québec j’ai remarqué immédiatement l’insécurité linguistique dont tu parles: surtout quand il s’agissait de la transférence du « mauvais français » à nous les non-francophones. On voulait cacher le trésor que je cherchais. Quand j’ai vu personnellement le grand progrès réalisé par la Révolution tranquille et le Québec de nos jours, je suis devenu extrêmement fier d’être de descendance québécoise–pas parisienne, mais québécoise–et j’ai voulu apprendre plus de ce qui pour moi était le « vrai » français: le français parlé sur notre continent, l’Amérique du Nord. C’est pour cas que j’ai bien aimé ton cours. Hors Québec, on a très soif pour le « vrai » français de nos voisins.

  2. Rejean dit :

    Bravo ! Cela fait longtemps que je pense de même (je fais un peu exprès pour choisir cette tournure familière ;-).

    Notre français est différent du français international et j’en suis fier. Nous n’avons pas changé grand chose à notre français depuis quatre cent ans. Ce sont les Français qui ont modifié le leur pour des raisons que les regardent, eux, et pas nous.

    Je rêve du jour ou on voudra engager des acteurs Canadiens (québécois) pour le cinéma Français de cape et d’épée. Question de donner aux dialogues la sonorité qu’ils avaient vraiment à cette époque.

  3. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Le français québécois a beaucoup évolué depuis 400 ans, et ce, pour de multiples raisons. On ne parle plus du tout comme au 17ième siècle. Certes, nous avons gardé plusieurs archaïsmes, mais ils appartiennent surtout à la langue familière ou sont simplement des expression idiomatiques. Les Français en ont probablement autant, c’est seulement qu’ici, on ne les connais pas. On compare malheureusement trop souvent le registre familier québécois au registre soigné français (le seul dont nous avons vraiment conscience).

  4. Paul J Gutman dit :

    Le français québécois a autant de niveaux d’usage que toute autre variété de la langue, et aucune variété n’est meilleure ou pire que d’autres. En ce qui me concerne, je trouve assez ridicule cette tendance élitiste à dire que nous parlons mal, que nous ferions mieux d’abandonner certaines tournures, certaines expressions, certaines prononciations, ou certains mots, parce que ce sont des archaïsmes par rapport au français européen. (Après tout, ça fait déjà longtemps qu’on n’est plus tout à fait des Français! Est-ce criminel?) Notre façon de parler/ »parlure » nous reflète mieux que d’autres. Bref, les Francophones d’ailleurs ne parlent pas mieux que nous, tout simplement parce qu’ils « attachent leurs chaussures » tandis que chez nous on « amarre nos souliers! » Parler différemment, ce n’est pas toujours la même chose que parler mal! Que m’en dites-vous « à c’t’heure »?

  5. marx dit :

    Salut à tous !
    C’est vrai que les Français ont tendance à considérer le français de Paris comme la norme. Le pire c’est que…ils ont raison…
    Le problème est exactement le même en France-même, ce n’est pas que le québécois qui est hors-norme ce sont toutes les variations !
    Donc il n’y a rien de personnel là-dedans. La norme du français est élitiste c’est comme ça, c’est sûrement très injuste.
    L’anglais n’a apparemment pas trop ce problème car toutes les variations se valent et chacun des locuteurs des différentes variations semble pouvoir être, en quelque sorte, sa propre norme.
    Ceci dit je pense que les Français sont intolérants par rapport à la différence et la variation.
    C’est probablement un des héritages de la Révolution française : on doit tous être égaux, de gré ou de force !
    Et n’oublions pas qu’au moment de la Révolution française seuls 10% des « Français » parlaient le français !!

    Et pour ce qui est du Québec, attention à ne pas tomber dans ce travers « français » : j’ai vu des gens de Montréal sourire et se moquer de personnes du lac Saint-Jean, à cause de leur accent et de leurs expressions incompréhensibles !

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