De l’élitisme linguistique…

Je l’avoue d’emblée: il m’arrive de mal parler. De dire des gros mots. Même de sacrer!  Je suis pourtant instruite! J’ai une maîtrise et deux scolarités de doctorat. En linguistique, de surcroît! Et j’enseigne le français! S’il y a quelqu’un qui devrait « bien parler », c’est moi! Et je suis capable de le faire. Je peux même, correctement, utiliser des mots tels idoinefallacieuxinsidieuxholistiqueersatz… Mais, parfois, je l’avoue, il m’arrive de mal parler. Lorsque j’ai besoin d’envoyer quelqu’un paître, par exemple, je ne lui dis pas « va paître! »…

Madame Lysiane Gagnon pourrait me reprocher d’utiliser un langage qui ne correspond pas au milieu auquel j’appartiens. C’est ce que je conclus de son dernier article, dans lequel elle reproche au cinéma québécois de « faire parler les personnages au-dessous de la langue qu’ils parleraient dans la vie réelle – plus mal que nature, autrement dit ».

Je pourrais me lancer dans de fastidieuses élucubrations sur les notions de bien parler et de mal parler, en faisant une analyse manichéenne de la situation. Mais, outre le fait que cela me permettrait de ploguer le mot manichéen et de montrer que je sais « bien parler », je n’en vois pas l’utilité.

C’est que Madame Gagnon fait preuve d’élitisme linguistique, tout simplement, et que les gros canons théoriques seraient superflus. Madame Gagnon croit que, dans les milieux lettrés et intellectuels, on n’emploie que le registre soutenu. Elle croit que l’élite ne parle jamais en registre familier. Elle croit que si l’on a atteint le niveau social qui permet d’utiliser des mots savants, c’est qu’on ne sera plus jamais dans une situation qui appellerait d’autres mots.

L’élitisme linguistique est une sournoise manifestation de l’insécurité linguistique. Faire de l’insécurité linguistique, c’est accorder une valeur positive à une variété linguistique, tout en s’avouant ne pas être en mesure d’utiliser cette variété. L’élitiste linguistique, donc, est une personne qui, selon ses propres critères, a réussi à atteindre cette variété valorisée. Mais, ce faisant, elle a systématiquement rejeté toutes les autres. Elle s’identifie elle-même comme ambassadrice de la variété linguistique valorisée, et s’emploie à discréditer toute personne qui, appartenant à un milieu social élevé, s’abaisserait à utiliser une langue « moins pure », et ce, peu importe la situation de communication. Une sorte de petite vengeance contre ceux qui s’accorderaient des permissions que l’élitiste linguistique ne se permettrait pas. Sans m’avancer sur le sujet, je dirais même que cette attitude est très judéo-chrétienne…

Il est vrai de dire que la manière de parler varie grandement selon les milieux. C’est d’ailleurs un sujet de prédilection pour les sociolinguistes. Mais il ne faut surtout pas confondre variation socio-économique et registres de langue!

Refuser à une personne appartenant à l’élite intellectuelle le droit de dire « va chier! » à quelqu’un qui le mérite, c’est refuser à Jean Soulard le droit de manger des nachos les soirs de Superbowl…

 

Ce contenu a été publié dans Société québécoise, Sociolinguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

10 réponses à De l’élitisme linguistique…

  1. Marie-Josée Garneau dit :

    Bonjour Anne-Marie,

    J’ai lu ton texte deux fois. Freud pourrait sans doute y trouver une explication, car à la deuxième lecture, j’ai réalisé que tu écrivais  »variété linguistique » et non  »vérité linguistique »???

    Je n’ai aucune connaissance en linguistique (je parle, mais ça ne doit pas suffire?), mais j’avoue avoir trouvé le texte de Mme Gagnon très sévère. La situation détermine le niveau de langage, il me semble, peu importe les études. En ce qui me concerne, le langage à la cour n’est pas le même qu’à la maison,qu’ à un match de foot, ou encore qu’au 281 avec les copines;-). On s’ajuste selon l’auditoire et la situation. Je ne crois pas qu’un soit meilleur par rapport à l’autre. La situation est différente, c’est tout. Simpliste, peut-être?

    J’ai bien apprécié ton texte. L’analogie culinaire était à point!

  2. Catherine Lachance dit :

    Bon texte!

    En plus de représenter totalement ce que je pense, l’analogie culinaire est savoureuse 😉

  3. J’entends et je vois beaucoup d’élitisme linguistique dans le dossier de la nouvelle orthographe. Les littéraires sont particulièrement pathétiques à voir aller: pour eux, simplifier l’orthographe équivaut à enlever du prestige à la langue française…
    Ils s’en prennent à ognon,nénufar et aux accents circonflexes, qui éloignent les formes de leurs racines étymologiques, puis fabriquent une espèce de réflexion à la con, symptomatique de leur insécurité à apprendre vingt nouvelles règles.
    Et le soir, leur lecture de chevet est la 14e édition de 1500 pages du Bon usage !

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je comprends ton point, mais ma position au sujet de l’orthographe rectifiée est plus nuancée et j’arrive même à saisir la position des gens dont tu parles. D’une part, on parle de l’écrit, et non de l’oral, ce qui rend les choses plus complexes. D’autre part, cette réforme n’en est pas vraiment une: ce n’est qu’un huitième de réforme. Je me propose d’écrire un billet là-dessus prochainement, je ne m’étendrai pas outre mesure ici, mais je te dirai seulement que cette réforme, c’est trop peu, trop tard… En tous cas… 😉

  5. Rémi Boyer dit :

    Les rectifications orthographiques sont une tentative vaine de réforme dans un milieu trop frileux pour accepter le changement. Les académiciens(et autres bonzes du milieu) sont à la langue française ce que les sénateurs sont à la politique canadienne. Un fardeau. Inutile et obsolète.

    Trop peu, oui. Trop tard, oui. Mais est-ce que cela signifie qu’on devrait les rejeter du revers de la main? Non. Ce serait même plutôt contradictoire. Et au diable les Denise Bombardier de ce monde qui croient que que les rectifications sont l’effet d’une lâcheté intellectuelle et une volonté de niveler par le bas.

  6. Jacques Bariteau dit :

    Bonjour,
    Voici mon petit grain de sel ou de poivre sur le sujet, le tout dépendant de la chaise sur laquelle est assise le lecteur. Tout comme je porte parfois la cravate et le complet, parfois le jean et la chemise à carreaux, il m’arrive de porter le jean avec le complet. Je trouve le complet exagéré à un match de hockey junior( Dieu sait que l’on y entend là tous les maux de la langue , de l’insulte à l’injure) mais le jean tout aussi indécent lors d’une réception à Rideau Hall. Il faut savoir adapter l’habit à la situation.Tant mieux si l’instruction me permet de pouvoir être l’un et l’autre, de pratiquer un genre de bilinguisme à l’intérieur de ma langue maternelle. Tant pis pour celui qui ne veut ou ne peut que pratiquer l’unilinguisme. Pour moi l’important est de pouvoir communiquer avec l’autre dans une langue commune quelqu’en soit le niveau. Certes, j’avoue une tendance personnelle marquée pour le haut de l’escalier . Ce que je déplore, c’est l’effet réducteur pratiqué par les habitants du haut et du bas de l’escalier. La langue française est une langue en évolution, mais évolution lente. Et cette lenteur devrait demeurer afin de permettre à tous de réagir face à tout changement. J’ai déjà lu des copies d’étudiant(e)s écrites en « chat ou tchat( encore ici on se bute au choix de l’ortographe) »….inintelligible et indigeste. Mes jeunes auteur(e)s n’ont pas compris la raison de mon offuscation. C`était là leur langue écrite usuelle. À moi de m’adapter puisque tous le font dans leur monde virtuel. C’est certain que « en tka » est moins long à écrire que « en tous les cas », mais est-ce acceptable, voire préférable?Ce qui m’inquiète ce n’est pas tant l’évolution de la langue d’aujourd’hui que ce que les générations futures en auront retenu ? Voyageons-nous vraiment vers une évolution? Il existe aussi dans le notre langue le mot involution signifiant une régression. Face à l’augmentation de l’analphabétisme fonctionnelle au Québec, devons-nous comprendre que notre langue est plus difficile à apprendre aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a une trentaine d’années? J’en doute fort.L’effort dans l’étude de la langue est-il au rendez-vous? Hum,hum….n’y-aurait-il pas là une étincelle de réponse? La langue n’est pas seulement un véhicule de communication mais également l’expression d’une culture. Avons-nous encore une culture?

    Concernant notre belle et unique langue, attention au « miroir aux alouettes ».La nature humaine étant ce qu’elle est, il sera toujours plus facile de descendre que de grimper. Mais je maintiens qu’il y aura toujours de la place pour tous.Il s’agit de se respecter l’un et l’autre groupe et d’amener de bons arguments.

    Ce sera toujours un mystère pour moi que d’entendre la qualité de la langue française ( oublions l’accent) parlée par des amis et connaissances de langue anglaises versus celle parlée par bon nombre de québécois dit de souche.

    PS En vieux français, on écrivait este pour été…d’où l’adjectif estival….devrais-je bientôt lire, écrire ou prononcer étival…il en est de même pour forest devenu forêt.Devrais-je dire, lire ou écrire forêtier au lieu de forestier? Parfois le remède n’est-il pas pire que le mal?Démagogue( s’ils connaissent le mot) m’affubleront certains.À vous de me démontrer que je suis dans l’erreur.

    Au plaisir de vous lire.

  7. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    J’aime beaucoup votre analogie avec le code vestimentaire. Je me sers d’ailleurs très souvent de cette image dans mes cours. Et vous avez tout à fait raison: être compétent linguistiquement, ce n’est pas seulement maîtriser le registre soigné. C’est aussi être en mesure d’adapter son discours à toutes les situations de communication.

    Au sujet de la perte d’intérêt quant à l’apprentissage des règles de la langue française, je pense que le problème est plus large. J’ai la ferme conviction que nous sommes en train de changer d’ère, et que dans 150 ans, les gens parleront de nous comme de ceux qui leur auront permis de se rendre là où ils sont. «Mais nous, nous serons morts, mon frère.» Comme la langue est l’un des premiers miroirs de l’identité, sur elle se répercute beaucoup des revendications et des volontés d’affranchissement. Mais comme la connaissance de ces règles est encore un critère d’acceptation sociale, il y a comme une coupure entre les aspirations de certains et les normes auxquelles ces gens doivent obéir pour gravir les échelons sociaux.

  8. Raymonde Boisvert dit :

    Avec Les belles-sœurs, de Michel Tremblay, et L’ostidshow, de Robert Charlebois, le joual monte en scène. Cela va en choquer plusieurs, soulever une controverse. La culture devrait-elle faire la promotion d’une langue bien parlée, ou refléter la réalité? Le joual a-t-il appauvri ou enrichi la culture québécoise?

    http://www.tou.tv/tout-le-monde-en-parlait/S01E10

  9. Gilbert Dion dit :

    J’imagine Lysiane Gagnon se joindre à une manif des casseroles passant devant chez elle et scander avec eux, mais dans ses mots: «La loi spéciale, on s’en balance!»

  10. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Hahaha! Ou encore « Peu nous chaut la loi spéciale! »…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>