De l’« honnête homme » et de la norme…

En linguistique, on oppose généralement (entre autres!) deux approches: l’approche normative et l’approche descriptive. Il ne sera pas difficile pour les habitués d’En tous cas de savoir laquelle des deux approches j’ai fait mienne.

Cependant, le fait d’être linguiste descriptif ne veut pas dire pour autant celui de nier l’importance de la norme. Au contraire! Si la société accorde une valeur positive à certaines formes, il est primordial que ces formes soient régies par un système de règles plus ou moins strictes.

Mais il est aussi primordial de ne pas perdre de vue que ce système de règles n’est qu’un système social qui n’a rien à voir avec la langue elle-même. Il n’y a rien qui, intrinsèquement, soit pire dans le mot brocheuse que dans le mot agrafeuse. Un mot est un mot. Le registre auquel il appartient est déterminé par la société. Si moé est aujourd’hui stigmatisé, il ne l’était pas à l’époque de Louis XIV.  C’est donc dire que rien, dans moé, fait que cette forme soit pire que moi. Si c’était le cas, jamais la forme moé n’aurait été valorisée.

Faire une telle description ne veut pas dire nier la valeur sociale positive de moi par rapport à moé ou d’agrafeuse par rapport à brocheuse. Mais faire une telle description permet de nuancer les choses. Brocheuse est un mot qui appartient au registre familier. Si une personne l’emploie en registre soigné, elle se verra stigmatisée, critiquée, pénalisée. On n’accepterait jamais, par exemple, de voir annoncée une vente de brocheuses chez Bureau en gros…

Mais est-ce à dire que brocheuse est fondamentalement mauvais?

C’est ici que se distingue le discours normatif du discours descriptif. Le discours normatif affirme qu’on ne doit pas dire brocheuse, mais agrafeuse. Le discours descriptif, lui, décrit plutôt la situation en termes de registres de langue, et laisse au locuteur la liberté de juger, à partir de cette description, quel mot est le mieux approprié à la situation de communication dans laquelle il se trouve.

Laisser au locuteur la liberté de juger… Tout est là. La relation entre le spécialiste linguistique et le locuteur n’est pas une relation dominant-dominé. Le locuteur, surtout le locuteur natif*, a des droits sur la langue qu’il parle. On peut l’avertir, lui rappeler que telle ou telle forme n’appartient pas au registre soigné et, donc, que cette forme risque de détoner en situation formelle*, mais on ne peut pas prétendre la lui interdire dans toutes les situations. Car les raisons qui font que cette forme soit déconseillée dans les situations qui appellent un certain décorum linguistique ne sont que sociales. Et ce décorum linguistique, dont les formes sont dictées par la société, ou, à tout le moins, par les institutions auxquelles la société aurait donné un tel rôle, n’est pas toujours obligatoire.

Les règles qui régissent le registre soigné en français sont extrêmement complexes, et en connaître la majorité peut donner un sentiment de puissance par rapport à l’« honnête homme » (dixit Alain Rey dans la préface du Nouveau Petit Robert), pour qui ces règles semblent souvent inaccessibles. Mais cette puissance n’est qu’illusion. Surtout si le discours que l’on sert à cet « honnête homme » ne correspond pas à son sentiment linguistique.

C’est alors que l’« honnête homme » reprend ses droits en rejetant presque systématiquement tout discours sur la norme. Il reconnaît bien l’existence de ce discours, mais ne lui accorde pas une grande légitimité. Il classe ce discours dans les élucubrations des élitistes.

Et l’on se retrouve avec une société qui, bien qu’accordant toujours une valeur positive au registre soigné, n’en connaît presque plus les règles…


*Je me suis laissé dire que locuteur natif et formel était des anglicismes. Soit. Tout comme Nord, Sud, Est et Ouest, et tout comme budget, jury et confortable…

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5 réponses à De l’« honnête homme » et de la norme…

  1. Un jour, j’ai souhaité « bon matin » à quelqu’un. Et il n’a pu s’empêcher de me faire remarquer que cette expression est… enfin, vous savez quoi.

    Je ne lui parle plus aujourd’hui.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Ceux qui ne désirent qu’accepter les anglicismes qui nomment des nouvelles réalités, pour lesquelles on n’a pas de « mot français », oublient les réalités abstraites. Que peut-on dire quand on veut souhaiter bon matin à quelqu’un!? Cette réalité nous est interdite sous prétexte que les anglophones y ont pensé avant nous?

  3. Guillaume dit :

    C’est bien écris.
    Point de vue très intéressant.

  4. Mélanie dit :

    Quand je souhaite Bon matin! à quelqu’un qui me répond que c’est un anglicisme, je lui réponds que c’est la matinée en particulier que je lui souhaite bonne et que son après-midi, je m’en contrefous!

  5. Raymond « @beloamig_ » Roy dit :

    Félicitations ! J’aimerais pouvoir expliquer aussi clairement la différence entre normatif (je dis «prescriptif» ; je ne sais pas si c’est le terme correct) et descriptif. Si je dois le faire un jour, je m’inspirerai des idées exposées dans ce billet.

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