De l’orthographe rectifiée…

Depuis que j’ai démarré ce blogue, j’hésite à écrire un billet sur l’orthographe rectifiée. C’est que je n’arrive pas à me forger une opinion tranchée sur le sujet. J’ai beau tourner et retourner la question dans ma tête, je suis incapable de dire si je suis pour ou contre cette réforme.

D’une part, je sais que l’orthographe du français est envahie d’incongruités. Je ne peux donc qu’être en accord avec l’idée de la réformer. Mais si l’on me donnait la tâche d’orchestrer une telle réforme, mon angle d’attaque serait bien plus large que ce qui nous est proposé actuellement. Je ferais en effet disparaître toutes les lettres parasites qui, pour redonner une saveur étymologique à certains mots, ont été rajoutées a posteriori. Exit, donc, le -ps de temps, le -d de pied, le -gt de doigt, etc. Je m’en prendrais également aux h que les scribes ont ajoutés à l’époque où, graphiquement, il n’y avait aucune différence entre u et v et où, donc, on pouvait confondre des mots comme vit et uit. Et j’en passe.

Bref, bien que je trouve que cette petite réformette ménage la chèvre et le chou et qu’elle opère avec des pincettes là où la tronçonneuse serait nécessaire, je ne peux tout de même pas me prononcer contre elle sous prétexte qu’elle manque d’ampleur…

D’autre part, par contre, je peux aisément comprendre les récriminations de plusieurs. On se demande en effet pourquoi, tout d’un coup, le i d’oignon serait si problématique. On se demande si les jeunes seraient soudainement moins intelligents, au point de ne plus être en mesure de se rappeler que connaître prend un accent circonflexe…

Je me situe donc entre deux chaises, ne pouvant être fondamentalement contre, mais comprenant bien ceux qui ne sont pas pour…

Mais il y a une autre raison pour laquelle j’hésite à prendre part au débat: c’est que le débat lui-même m’irrite. Prendre part au débat sur l’orthographe, c’est accorder beaucoup trop d’importance à une décoration. Car, disons-le, l’orthographe est à une langue ce que la couleur des murs est à une maison. C’est un habillage. Ce n’est pas parce qu’on sait écrire correctement chrysanthème qu’on est nécessairement un spécialiste de la langue. Et ce n’est pas parce qu’on oublie parfois qu’apercevoir prend un seul p qu’on est nécessairement illettré.

L’orthographe d’une langue n’est pas la langue. Une langue, c’est l’amalgame d’une syntaxe, d’une morphologie, d’un lexique, d’une phonologie, d’une sémantique… Chacun de ces domaines est régi par des règles plus ou moins logiques, qui, une fois mises ensemble, constituent un tout relativement cohérent. L’orthographe n’est qu’un habillage graphique. Si l’on voulait vraiment rendre les règles du français moins arbitraires, l’orthographe viendrait en dernier, pour la finition.

Le jour où on me parlera d’une réforme de la règle d’accord du participe passé employé avec avoir ou de la règle de tout, je sauterai peut-être dans l’arène. Pour le moment, je me contente de faire une Coluche de moi-même et de dire: « je ne suis ni pour, ni contre, bien au contraire »…

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6 réponses à De l’orthographe rectifiée…

  1. On a beau être pour, difficile de l’appliquer en pratique, surtout en ce qui concerne l’écriture d’un roman. Personnellement, je suis pour l’orthographe rectifiée, mais lorsque j’entreprends l’écriture d’un nouveau livre, je me dis : « Bon, est-ce que j’écris celui-là avec la nouvelle orthographe, quitte à devoir me battre avec mon directeur littéraire et la réviseuse qui ne comprendront pas ma démarche, et ainsi perdre mon temps (précieux) et mon énergie (précieuse) pour débattre sur la question avec eux? »

    Finalement, je préfère investir mes ressources (temps et énergie) ailleurs et je choisis l’orthographe traditionnelle, qu’on ne peut pas encore se faire reprocher d’utiliser. Peut-être que dans 10 ans, je changerai d’idée.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    C’est en effet l’un des problèmes de l’application de cette réforme: étant donné que l’ancien code est toujours valide, les gens ont tendance à le préférer au nouveau. On parie sur le fait que l’éducation fera son travail et que d’ici peu, le nouveau code supplantera l’ancien. Nous verrons d’ici une vingtaine d’année. À ce sujet, je tiens seulement à dire que l’orthographe clé est attestée dans les grands dictionnaires la moitié du XIXième siècle… et qu’on retrouve encore la forme clef!

  3. Merci d’avoir partagé ton opinion sur un sujet que tu n’avais qu’effleuré pendant un cours d’histoire du français!

    Si je me place du côté de mes aspirations de devenir rédacteur-réviseur, je pense qu’il est de mon devoir de prendre part à ce débat. D’une part, le travail de réviseur est de corriger les fautes d’orthographe, d’une autre, un chapeau de rédacteur oblige d’adapter ses textes à son public cible, que ce soit sur le fonds ou sur la forme.

  4. Gilbert Dion dit :

    Certes, l’orthographe n’est pas tout, mais si elle représente la touche finale pour l’auteur, c’est à l’inverse par l’emballage d’abord que le lecteur reçoit le texte (et que l’élève apprend la langue). L’air de rien, une orthographe impeccable, alliée à une typographie rigoureuse, conditionne la lecture, et par là joue un rôle capital, bien que discret, dans la préhension et la compréhension du texte. Vue de ce côté de la lorgnette, l’orthographe ne peut se contenter d’attendre que les autres réformes soient passées, mais doit évoluer concurremment.

    L’orthographe rectifiée marque à mes yeux une avancée démocratique. Moins l’orthographe comporte d’anomalies, plus elle est accessible au plus grand nombre. Moins elle rebute, plus vite on passe aux choses sérieuses. La grammaire, par exemple.

    L’orthographe «nouvelle» se rencontre de plus en plus dans l’usage. En tant que correcteur, et à mon étonnement, je trouve de plus en plus de «paitre», «naitre», «paraitre» et «connaitre», d’«évènements» et de «nivèlements». Sans que les gens sachent nécessairement qu’ils écrivent en nouvelle orthographe. Parce que ces graphies vont de soi. Et que les dictionnaires en tiennent presque tous compte.

    Certes, le donneur d’ouvrage a le dernier mot quant à l’emploi de l’orthographe traditionnelle ou pas, parfois en raison d’un lectorat traditionnel qu’on ne voudrait pas choquer, mais l’apposition du sceau de l’orthographe rectifiée dans la page de notice ou ailleurs clarifie les intentions et, en ce qui me concerne, a emporté des adhésions.

    Bref, je me suis intéressé à l’orthographe rectifiée d’abord pour me tenir au courant, puis pour mon usage (après la lecture convaincante de la plaquette d’André Goose, La «nouvelle» orthographe, Exposé et commentaires), l’ai proposé à l’occasion, l’ai appliquée à la demande de certains, mais ne l’ai jamais imposée. Elle n’en a pas besoin, je vois qu’elle est en train de prendre sa place toute seule.

  5. Catherine Lachance dit :

    Pour ma part… je suis contre, bien que mon futur métier (que je ne sais pas encore…) m’obligera peut-être à lire ou écrire la nouvelle orthographe. Bref, je suis capable de m’y plier, mais comme j’ai appris à écrire selon « l’ancienne » orthographe, j’écris et j’écrirai toujours de cette façon. De plus, la nouvelle orthographe est beaucoup plus compliquée…

  6. J’aime bien l’angle sous lequel cette question est ici abordée :-)
    Personnellement, j’ai écrit 2 trucs sur la question, un en 2009, un en 2011, sous un angle peut-être un peu plus technique (pour l’article de 2011, entre autres sur le fameux « ognon » qui a tant fait pleurer…)
    On retrouve ces articles ici. (les 2 premiers du résultat de la recherche)

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