Du -tu interrogatif en français québécois (déboulonnage de mythe)…

Mythe: quand on utilise une forme du type tu penses-tu?, on emploie deux fois le même pronom personnel.

Ce mythe est généralement le favori des détracteurs du français québécois. « Voyez comme la langue au Québec est dégénérée! Les locuteurs ne savent même plus quand employer les pronoms personnels et tutoient au lieu de poser des questions!».

Mais ce n’est pas parce que deux mots s’écrivent et se prononcent de la même manière qu’ils appartiennent nécessairement à la même classe. Prenons feu, par exemple. Dans feu, feu joli feu, c’est un nom, alors que dans feu M. Untel, c’est un adjectif. Le premier vient du latin focus et le second, du latin fatum. Le hasard a voulu que les deux mots latins, une fois passés à travers les mailles de l’évolution phonétique, donnent la même forme en français.

De la même manière, -tu n’est pas un pronom personnel. Un pronom personnel fait nécessairement référence à une personne. Ici, non. Le -tu est un outil qui sert à transformer une phrase affirmative en interrogation. Nous dirons donc que c’est une particule interrogative. Elle est dérivée de la forme -ti, elle-même issue de l’inversion du sujet à la troisième personne du singulier (comme dans vient-il?), et attestée dans bien des parlers de France.

Certes, cette forme appartient au registre familier et quiconque l’emploie en registre soigné se verra jugé socialement. Mais cela ne veut pas dire que la forme en soi est mauvaise. Et cela ne veut pas dire que les locuteurs qui l’emploient parlent une non-langue…

C’est-tu clair?

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3 réponses à Du -tu interrogatif en français québécois (déboulonnage de mythe)…

  1. Rémi Boyer dit :

    Intéressant, je crois que vous en aviez déjà parlé dans un de nos cours. Comme diraient les américains: « Busted myth ».

    Il serait aussi pertinent d’ajouter qu’un pronom personnel fait référence à une personne GRAMMATICALE, et non simplement à une personne (1 énonciateur, 2 destinataire, 3 autre). Je vous épargnerai les exemples du « on » ou du « il » impersonnel.

  2. Isabelle dit :

    Ce « tu » interrogatif ne m’a absolument pas surprise ni gênée lorsque je me suis installée ici en juillet dernier ; ayant passé une partie de mon enfance en Bourgogne profonde, au sein d’une famille du Morvan dont je ne comprenais pas toujours le parler, j’ai reconnu le « t’y » que nous employions dans la France rurale envers laquelle nombre de citadins trentenaires développent une nostalgie qui ne les renvoie à rien de vécu. MAIS il est à noter que cette particule interrogative est revenue, mine de rien, en plein Paris, et qu’il n’est pas rare de s’entendre interpeller ainsi : « Ça va t’y ? », même entre gens s’estimant « bien nés ». Ce n’est pas un hasard, à mon avis : nous avons besoin de nous souvenir de nos racines, et de les assumer.

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