De la langue et de la norme…

Hier, j’étais heureuse de voir ici Jean Barbe utiliser alternative dans son sens critiqué (c’est un méchant anglicisme): « Et quand viendrait le temps des catastrophes, nous n’aurions collectivement aucune alternative ». C’était, selon moi, la preuve que l’usage devait l’emporter sur la norme prescriptive.

Quand j’en ai parlé sur Twitter, mon fil s’est alors mis à s’interroger sur la pertinence ou non d’accepter ce sens d’alternative.

Je ne m’en suis pas beaucoup mêlée, d’une part parce que je n’étais pas devant mon ordinateur au moment de la discussion, mais aussi, d’autre part, parce que ma position sur le sujet nécessite plus de 140 caractères pour être expliquée dans toutes ses nuances.

Quand les locuteurs d’une langue emploient un mot dans un sens donné, et qu’ils sont compris, ce mot a ce sens dans cette langue. Point. Il n’est pas question de s’interroger si ce sens est légitime, si on devrait ou non l’accepter. Il est là.

La norme prescriptive qui, elle, s’interroge – avec plus ou moins de logique – pour savoir si un sens mérite ou non d’être accepté, n’est qu’un code qui sert à baliser certains emplois dans certains contexte. Elle n’est pas la langue.

Ce sont les locuteurs qui font la langue, pas les faiseurs de dictionnaires. Les jugements sociaux associés à certains emplois perçus comme fautifs n’ont rien à voir avec la langue elle-même. Ce sont des jugements de valeur, tout simplement. Et lorsque ces jugements de valeur ne correspondent pas à l’usage de la majorité des locuteurs, le décalage peut discréditer ces jugements aux yeux des locuteurs, qui décideront, en bout de ligne, d’en faire à leur tête.

D’ailleurs, n’est-ce pas Jacques Cellard qui disait, en 1979 « quand neuf Français sur dix font une faute, c’est le dixième qui a tort, fût-il académicien »?

La langue est une ensemble complexe et polymorphe. Ce n’est pas une entité monolithique gérée par un petit groupe de « spécialistes » qui jugent, décident et tranchent. Cette entité, c’est la norme prescriptive. Elle est utile, étant donné qu’on lui accorde une valeur sociale, mais il est primordial de ne pas la confondre avec la langue.

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4 réponses à De la langue et de la norme…

  1. Claude Verreault dit :

    Que d’inexactitudes dans ce seul commentaire.
    1) Il est en effet inexact d’affirmet que la « norme prescriptive s’interroge – avec plus ou moins de logique – pour savoir si un sens mérite ou non d’être accepté, [et qu’elle] n’est qu’un code qui sert à baliser certains emplois dans certains contexte »; elle se limite plutôt à recommander certains usages au détriment d’autres qu’elle considère comme fautifs ou comme moins acceptables, un point c’est tout.
    2) La plupart des auteurs de dictionnaires n’ont pas la prétention de « faire la langue »; ils cherchent plutôt à la décrire, même s’ils y parviennent souvent tant bien que mal.
    3) Contrairement à ce qui est affirmé, les « jugements sociaux associés à certains emplois perçus comme fautifs […] [ont beaucoup] à voir avec la langue », comme vous le reconnaissez d’ailleurs vous-même dans la dernière phrase de votre billet; c’est pourquoi la plupart des lexicographes en tiennent compte dans leurs descriptions.
    Tout cela pour dire que les questions de normes et d’usages sont beaucoup plus complexes que ce que vous pouvez en penser.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci beaucoup, Monsieur Verreault, pour avoir laissé un commentaire sur mon blogue.

    Ce billet ne critiquait pas les lexicographes, mais bien la manière dont certaines personnes ont de considérer le travail de ces lexicographes. Je sais fort bien que la majorité des lexicographes n’ont pas la prétention de faire la langue: je suis allée à bonne école.

    Les questions de normes et d’usages sont certes plus complexes que ce qui est présenté dans ce billet, voire dans ce blogue. Je n’ai d’ailleurs jamais eu la prétention de les cerner en entier ici.

  3. Victor dit :

    À M. Claude Verreault:

    1) Vous dites : «[la norme prescriptive] se limite plutôt à recommander certains usages au détriment d’autres qu’elle considère comme fautifs ou comme moins acceptables, un point c’est tout.»

    C’est une définition forcément incomplète. N’importe qui dans son salon pourrait faire des recommandations. Ce qui fait une norme, c’est l’usage qui en est fait et le milieu social où elle s’exerce.

    2) Vous dites: «La plupart des auteurs de dictionnaires n’ont pas la prétention de « faire la langue ».

    Mme. Beaudoin-Bégin a dit : «Ce sont les locuteurs qui font la langue, pas les faiseurs de dictionnaires. »

    Je ne suis pas linguiste, ni expert en sémantique, mais je crois bien que ces deux assertions ne sont pas contradictoires. J’oserais même dire qu’à en croire vos propres mots, les auteurs de dictionnaires donnent raison à l’auteure de ce blogue.

    Si vous voyez des inexactitudes, c’est peut-être parce que vous écrivez autre chose que ce que vous voulez dire, et que vous avez lu autre chose que ce qui était écrit.

    3) Ici, comme vous le dites, les jugements sociaux ont sans doute « à voir avec la langue », tout comme d’autres jugements sociaux ont à voir avec les vêtements, l’apparence physique, les coutumes, et bien d’autres choses encore. Mais ces jugements ne créent pas ni ne déterminent la langue, les vêtements, l’apparence physique, les coutumes, et toutes ces choses.

    En tout cas, de mon point de vue extérieur, vos deux propos ne se contredisent pas réellement.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    À Victor:
    Cher Monsieur, je suis fort aise de me voir si bien comprise. Cordiales salutations!

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