Des puristes et des registres…

J’ai récemment constaté un phénomène intéressant: certains québécismes familiers commencent à être traités de manière positive par les puristes. Guy Bertrand, par exemple, parle en bien de piastre, de maganer et de rapailler.

Rien de très surprenant à cela: la mode est aujourd’hui d’inclure des québécismes dans les dictionnaires de référence. L’argument massue, brandi par plusieurs et selon lequel un mot n’existe pas s’il n’est pas dans le Dictionnaire*, est maintenant moins puissant: comme par génération spontanée, plusieurs mots, auparavant inexistants, ont soudainement été dotés d’existence…

Les puristes, devant le risque de voir leur argumentaire s’effondrer, n’ont donc plus le choix d’accepter ces « nouveaux » mots. Ils en tirent même parti, car le fait d’inclure des mots du cru dans leur discours permet une plus grande audience. Le locuteur québécois, en effet, est ravi de voir enfin ses mots familiers pris en considération.

Mais cette attitude a un effet pernicieux.

Avant, le puriste ne parlait pas explicitement du registre familier. Il se contentait d’en condamner les formes. On aurait certes souhaité plus de nuances (préciser, par exemple, que ces formes ne sont condamnables qu’en registre soigné), mais, outre cela, force est d’admettre que ce rôle du puriste est très légitime. Si l’on accorde une plus-value sociale à l’emploi du registre soigné, il est essentiel que les frontières balisant ce registre soient bien définies.

Maintenant, par contre, le puriste se prononce sur le registre familier. Il affirme par exemple que piastre  « peut être utilisé dans la langue familière pour désigner notre dollar ». Ce faisant, il s’octroie le pouvoir de déterminer quelle forme peut être utilisée en familier et, par le fait même, quelle forme ne peut pas l’être.

Ce pouvoir, le puriste ne peut l’avoir. Le registre familier s’articule différemment du registre soigné: ses règles sont plus floues et beaucoup moins strictes. Au nom de quoi, donc, pourrait-on décider d’accepter une forme familière, alors que l’on en condamne une autre (car les québécismes familiers qui n’ont pas eu la chance d’intéresser les lexicographes français se voient encore condamnés)? Selon quels critères?

L’argument du Dictionnaire* est ridicule: il semble qu’en 2008, motton et guidoune y aient été inclus à la suite d’un concours radiophonique! Si je ne m’imposais pas une langue soutenue dans ce blogue, j’emploierais le mot anglais de l’année 2010

Le locuteur québécois est bien heureux de voir s’occuper de ses mots « pure laine » ceux qui, depuis longtemps, symbolisent pour lui le bon français. Il devrait savoir, par contre, que, ce faisant, ces personnes viennent jouer dans ses plate-bandes en prétendant avoir quoi que ce soit à dire au sujet de l’utilisation de ces mots dans un contexte familier…

* Je me permets une majuscule: après tout, Bible en prend une…

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