Du Frère Untel, de Saussure et des nouveaux médias…

Un certain Gaston Bergeron m’a laissé un commentaire à ce point édifiant que j’ai décidé de lui consacrer un billet à lui seul. Comme monsieur Bergeron a été très structuré, je le serai moi aussi et lui répondrai point par point. La première partie de son commentaire se lit comme suit:

Je découvre fortuitement ce carnet portant sur la langue française, un sujet qui me passionne. L’ayant presque tout lu, j’en retiens quelques énoncés dont la suavité fait sourire. 1. Le génie de la langue. Depuis Saussure, Guillaume et tous les structuralistes qui ont suivi, il n’y eut plus de « génie de la langue », mais que la considération d’un « système de la langue », non pas logique d’ailleurs, mais cohérent. Souhaitons, de peur de créer de la confusion, que ce concept d’un autre âge, qui semble vous fasciner, ne soit pas ressuscité en milieu universitaire!

Si monsieur Bergeron ne m’avait pas avertie du fait qu’il n’a pas tout lu mon blogue, je pourrais  lui reprocher de ne pas avoir remarqué que j’ai repris le concept de génie de la langue à Guy Bertrand. J’ai d’ailleurs associé ce concept aux règles morpho-syntaxiques et lexicales d’une langue, ce que l’on pourrait aussi appeler un système. À de nombreuses reprises, de plus, j’ai parlé de cette notion de « système de langue », notamment ici, où j’ai dit:

Une langue est un système complexe d’éléments non seulement inter-reliés, mais aussi inter-dépendants. La syntaxe, la morphologie, la phonologie, sans oublier toutes les règles sociales sous-jacentes, sont, en plus du lexique, les principaux éléments qui permettent de constituer une langue.

Il faut cependant reconnaître à monsieur Bergeron un certain talent en rhétorique: savoir jouer sur le sens des mots en citant de grands noms pour tenter de discréditer quelqu’un n’est en effet pas donné à tout le monde…

2. L’insécurité linguistique. Voilà la menace que l’on oppose à ceux qui ont à coeur de corriger la demi-langue, pauvre, farcie d’emprunts, de calques et de maladresses autant morphologiques qu’articulatoires de la majorité des Québécois francophones de souche. Malheur! Il faut bien pourtant prendre connaissance de son ignorance langagière, sinon linguistique, avant de la combattre, et il n’y a pas de méthode douce pour en prendre acte.

Cette partie me fait particulièrement plaisir. Elle me sera très utile dans mes cours. Lorsque je veux illustrer la manière qu’ont les puristes d’envisager la langue française au Québec, je dois souvent faire des extrapolations. En effet, de nos jours, rares sont les puristes qui affirment leur position aussi vertement. On doit souvent analyser les non-dits et les sous-entendus pour être en mesure de bien comprendre leurs propos. Et tout bon enseignant sait que lorsque vient le temps de démontrer un concept, il vaut toujours mieux se servir d’exemples clairs, non ambigus. J’ai déjà utilisé ces mots du Frère Untel au sujet du joual:

Le joual est une langue désossée : les consonnes sont toutes escamotées, un peu comme dans les langues que parlent (je suppose, d’après certains disques) les danseuses des Iles-sous-le-Vent : oula-oula-alao-alao. […] Cette absence de langue qu’est le joual est un cas de notre inexistence, à nous, les Canadiens français.

Mais comme l’ouvrage de Jean-Paul Desbiens date de 1960, les mots de monsieur Bergeron, qui se rapprochent d’ailleurs énormément de ceux du Frère Untel, seront beaucoup plus utiles à ma démonstration. Dans ce genre de situations, l’originalité n’est pas nécessaire: une simple attestation plus récente permet de démontrer la vivacité du préjugé.

3. Les emprunts de luxe. Cette catégorie d’emprunts, que je ne saurais m’expliquer, est une véritable trouvaille de la métalinguistique québécoise actuelle, sans doute. De quelle typologie d’emprunts peut-elle bien faire partie? Est-elle enseignée à Laval?

Cette typologie d’emprunts a été amenée en 1913 par le linguiste Ernst Tappolet dans Die alemannischen Lehnwörter in den Mundarten der französicher Schweiz. Elle a par ailleurs été réutilisée à maintes reprises, notamment en 1969 par Ferdinand Brunot et Charles Bruneau dans leur Précis de grammaire historique de la langue française et par Louis Guilbert, dans La créativité lexicale, en 1975 . Nul besoin, donc, pour la « métalinguistique québécoise » (j’ignorais que la métalinguistique était une science) d’inventer des concepts: plusieurs linguistes du XXième siècle s’en sont chargés avant elle.

Veuillez excuser une certaine franchise qui fait un peu la part au ton plein d’assurance et affirmatif qui porte les idées et les positions que vous exprimez avec une grande spontanéité dans votre carnet.

Ce que monsieur Bergeron appelle un carnet est en fait un blogue. Le blogue est une nouvelle forme de communication qui, contrairement aux articles scientifiques ou aux journaux, permet, justement, une certaine assurance, voire une spontanéité.  Mais monsieur Bergeron, qui cite le nom de Saussure pour parler de linguistique moderne, n’a peut-être pas saisi toute la dynamique des nouveaux médias…

Ce contenu a été publié dans Linguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Du Frère Untel, de Saussure et des nouveaux médias…

  1. Charles St-Georges dit :

    Tu sais, je viens de découvrir que les jeunes sont capables de s’écrire des petits messages qui apparaissent sur l’écran de leurs petits téléphones mobiles! Ils font des abréviations et toutes sortes d’abominations linguistiques! Ces sont des pêcheurs contre l’ordre et la pureté! C’est mal, c’est mal, c’est mal! Il faut toujours prescrire et défendre la fantaisie d’une langue pure qui n’évolue jamais! La réalité et l’actualité n’ont rien à voir avec l’éducation et la fonction des études académiques dans la société! Vive le dogme! Vive le prescriptivisme! Vive la fantaisie!

  2. Isabelle Falardeau dit :

    Bien répondu!
    Quant à moi, je suis toujours heureuse quand je lis vos billets (tous, dans leur entièreté) de voir un discours aussi actuel et pertinent émaner d’une universitaire… ;o)

    Merci encore pour ce blogue!
    (et pour m’avoir fait découvrir le Language Log)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>