Du génie de la langue…

Dans une de ses chroniques, Guy Bertrand parle en ces termes de l’expression québécoise faire de l’esprit de bottine:

Dans chaque pays francophone, il existe des expressions imagées qu’on ne trouve pas ailleurs. Quand ces locutions sont conformes au génie de la langue française, il n’y a aucune raison de les condamner. L’expression régionale faire de l’esprit de bottine fait partie de ces expressions sympathiques qu’on peut employer dans la langue familière.

Je passerai outre au fait que M. Bertrand se prononce sur le registre familier, puisque j’en ai déjà parlé. Je dirai ici que non seulement je suis heureuse de voir que M. Bertrand accepte l’expression faire de l’esprit de bottine, mais je suis également heureuse de le voir employer l’un de mes concepts favoris: le génie de la langue.

J’ai toujours aimé cette idée que la langue soit régie par une entité qui relève du génie. C’est beaucoup plus imagé que de simplement parler des règles morpho-syntaxiques ou lexicales… Car, en fait, ce n’est que cela. Quand on parle du génie de la langue, on parle des règles sous-jacentes à cette langue, ces règles qui permettent de construire des phrases, de créer des dérivés, d’octroyer des sens.

C’est donc parce que l’expression faire de l’esprit de bottine est conforme au génie de la langue qu’elle trouve grâce aux yeux de M. Bertrand. On pourrait espérer que les autres expressions québécoises qui le sont elles aussi soient interprétées de la même manière.

Mais ce n’est pas le cas. Par exemple, au sujet de chauffer dans le sens de « conduire », Guy Bertrand dit:

Cette acception du verbe chauffer est considérée comme vieillie dans l’ensemble des pays francophones*. Lorsqu’on est au volant d’une voiture, on conduit cette voiture, on ne la chauffe pas, même si on appelle chauffeur une personne qui conduit professionnellement un véhicule.

Le suffixe -eur de chauffeur indique qu’il s’agit d’un dérivé (tout comme le suffixe -ard de chauffard, d’ailleurs). Ces mots doivent nécessairement avoir été construits à partir d’un mot de base, en l’occurrence, chauffer, qui est issu du vocabulaire des chemins de fer, au temps où l’on chauffait, littéralement, pour faire avancer la locomotive. La langue française regorge de ces expressions qui font référence à des réalités aujourd’hui disparues. En effet, même si plus personne ne porte de pourpoint, et même si plus personne ne sait qu’une maille est une petite pièce de monnaie, on peut, encore aujourd’hui, arriver à brûle pourpoint ou avoir maille à partir avec quelqu’un (partir ayant déjà eu le sens de « partager »).

À preuve, la langue française a encore chauffeur, qui, selon le TLF, possède le sens de « celui qui conduit un véhicule automobile, à usage personnel ou dans le cadre de sa profession », et non seulement le sens de « personne qui conduit professionnellement un véhicule », comme on peut le lire dans la chronique Le français au micro.

Chauffer, au sens de « conduire », n’est plus répertorié dans les ouvrages de référence. Soit. Mais ne pourrait-on pas inclure cette expression sympathique dans la catégorie de celles qui sont « conformes au génie de la langue » et qu’on pourrait « employer dans la langue familière »?

Je trouve fort intéressantes les chroniques comme celles de Guy Bertrand. Elles permettent d’informer « l’honnête homme » (dixit Alain Rey dans sa Préface du Petit Robert) sur les particularités de la langue française, sur les règles auxquelles on se doit d’obéir si l’on veut s’exprimer dans un registre soigné qui soit conforme aux jugements sociaux qui lui sont associés. Mais lorsque vient le temps de parler des expressions qui ne font pas partie de ce registre soigné, comme faire de l’esprit de bottine et chauffer, j’aimerais un peu plus de cohérence. Car l’incohérence du discours ne sert pas la cause: elle ne fait que présenter les règles comme étant plus hermétiques et, donc, moins attrayantes…

*Je ne m’attarderai pas sur les doutes que j’ai au sujet de l’ensemble des pays francophones, même si je me demande sur quelle base, sur quelle enquête linguistique on puisse affirmer une telle chose, ou comment on peut arriver à en exclure le Québec (si chauffer n’est pas vieilli au Québec, on ne peut affirmer que l’expression l’est dans l’ensemble des pays francophones). J’aurai l’occasion d’en parler dans un billet ultérieur.

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5 réponses à Du génie de la langue…

  1. Ne doit-on pas aussi au génie de la langue tous ces verbes empruntés à l’anglais que nous « verbialisons » au premier groupe?

  2. Sara B dit :

    «Faire de l’esprit de bottine», qu’est-ce que ça signifie, en fait?

  3. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Guy Bertrand en donne cette définition: « le fait d’avoir recours à un humour un peu facile pour amuser l’entourage ».

  4. Bergeron Gaston dit :

    Bonsoir,
    Je découvre fortuitement ce carnet portant sur la langue française, un sujet qui me passionne. L’ayant presque tout lu, j’en retiens quelques énoncés dont la suavité fait sourire. 1. Le génie de la langue. Depuis Saussure, Guillaume et tous les structuralistes qui ont suivi, il n’y eut plus de « génie de la langue », mais que la considération d’un « système de la langue », non pas logique d’ailleurs, mais cohérent. Souhaitons, de peur de créer de la confusion, que ce concept d’un autre âge, qui semble vous fasciner, ne soit pas ressuscité en milieu universitaire! 2. L’insécurité linguistique. Voilà la menace que l’on oppose à ceux qui ont à coeur de corriger la demi-langue, pauvre, farcie d’emprunts, de calques et de maladresses autant morphologiques qu’articulatoires de la majorité des Québécois francophones de souche. Malheur! Il faut bien pourtant prendre connaissance de son ignorance langagière, sinon linguistique, avant de la combattre, et il n’y a pas de méthode douce pour en prendre acte. 3. Les emprunts de luxe. Cette catégorie d’emprunts, que je ne saurais m’expliquer, est une véritable trouvaille de la métalinguistique québécoise actuelle, sans doute. De quelle typologie d’emprunts peut-elle bien faire partie? Est-elle enseignée à Laval?
    Veuillez excuser une certaine franchise qui fait un peu la part au ton plein d’assurance et affirmatif qui porte les idées et les positions que vous exprimez avec une grande spontanéité dans votre carnet.
    Salutations,
    gaston bergeron

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je me suis fait un plaisir de répondre à ce commentaire ici.

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