Du latte…

Quand je parle des emprunts et du fait qu’ils ne représentent pas, en soi, un danger pour la langue emprunteuse, il se trouve toujours quelqu’un pour vouloir nuancer mes propos, pour dire que certains emprunts sont plus légitimes que d’autres. En général, les emprunts caractérisés d’illégitimes sont ceux qui décrivent une réalité pour laquelle un mot existe déjà.

En linguistique, on distingue habituellement deux types d’emprunts: les emprunts essentiels (qui désignent une nouvelle réalité) et les emprunts de luxe (qui ont déjà leur équivalent dans la langue emprunteuse). C’est donc contre les emprunts de luxe que les gens en ont généralement. Pourquoi, en effet, emprunter un mot à une autre langue alors qu’on en a déjà un?

Pourquoi, en effet, utiliser l’italianisme latte au lieu de café au lait? Latte n’est pas essentiel: il ne sert pas à nommer une nouvelle réalité. Café au lait est très efficace et très précis.  Pourquoi, alors, le remplacer?  Latte n’est qu’un emprunt de luxe, non essentiel, donc, illégitime.

Pourtant, personne ne monte aux barricades contre latte. Personne ne s’inquiète du fait qu’on pourrait fort bien perdre café au lait au profit d’un emprunt. Et personne ne prend de photo du menu de Second Cup ou de Tim Horton pour illustrer le phénomène de remplacement graduel.

Est-ce à dire qu’il y a des emprunts de luxe plus légitimes que d’autres? Est-ce à dire que la manière de percevoir la langue à laquelle on emprunte un mot a une incidence sur le jugement qu’on porte sur cet emprunt?

Est-ce à dire que le jugement qu’on porte sur les emprunts n’a rien à voir avec la langue elle-même, et tout à voir avec les jugements sociaux?

Est-ce à dire qu’en soi, les emprunts ne représentent pas un danger pour la langue emprunteuse?

Ce contenu a été publié dans Linguistique, Sociolinguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

9 réponses à Du latte…

  1. Faut pas chercher plus loin que week-end et shopping pour voir qu’il y a quelque chose qui cloche dans le discours des «légitimistes» québécois.

    Je me permets une plogue pour mon blogue: j’ai déjà abordé la question d’espresso dans les commentaires d’un de mes billets.

  2. Nadine Saint-Amour dit :

    Des puristes du café vous dirons qu’il y a une différence entre le latte et le café au lait. Celui-ci est fait de deux parts égales de café et de lait chaud tandis que celui-là est constitué d’une part de café espresso et deux parts de lait chauffé et moussé à la vapeur.

  3. Nadine Saint-Amour dit :

    *diront

  4. Nicolas Paillard dit :

    Les emprunts, en soi, ne sont pas un mal.

    Par contre, que la majorité des emprunts proviennent d’une seule source est problématique.

    Laissez-moi faire un parallèle avec la biologie. Si une famille particulière se mariait de façon répétée avec une famille plus grande et plus nombreuse, les enfants ne seraient plus le résultat d’une pluralité génétique, mais finiraient par ressembler de plus en plus à la famille dominante, la diversité disparaissant tranquillement pour finir en assimilation génétique. Prenons l’exemple d’un famille de personne noires qui se marieraient de génération en génération avec un grand groupe de personnes blanches, une ville par exemple. Avec le temps, la distinction blanc-noir n’existerait plus et le résultat serait une société où la couleur noire n’existerait plus que dans les livres.

    Ici, au niveau de la langue, on arrive au même constat. La famille de la langue québécoise se marie constamment avec la famille langagière anglo-saxo-américaine (néologisme assumé). Résultat: la diversité québécoise se perd tranquillement dans la mer anglo-saxo-américaine pour ne devenir, à long terme, qu’un vague souvenir. Un peu comme en Acadie du sud ou en Louisiane.

    Mon point se résume ainsi, les emprunts enrichissent uniquement si leur provenance est diversifiée, sinon, ils ne font que noyer la diversité dans un nouveau conformisme…

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Il faut faire attention avec ce genre de métaphore. La langue n’est pas un produit biologique, et elle n’obéit pas à des règles immuables. D’ailleurs, on pourrait aisément faire le raisonnement inverse et dire que c’est en demeurant dans un cercle fermé et consanguin que les dangers d’uniformité sont les plus présents.

    La raison pour laquelle, en Acadie et en Louisiane, le français est dans la situation à laquelle vous faites référence n’est pas linguistique. Ce n’est pas parce que les gens ont emprunté trop de mots à l’anglais que le français a perdu son statut, c’est parce que les gens ont perçu qu’il était impossible pour eux de vivre une vie heureuse en français. Ils ont donc, graduellement, abandonné le français. Ici, la loi 101 a permis d’éviter cela, et on espère qu’elle le fera encore!

    Au XVIième siècle, le français a emprunté près de 8 000 mots à l’italien, ce qui est énorme, considérant les moyens de communication de l’époque. Le français n’est pas devenu pour autant un vague souvenir, perdu dans une mer italienne. De nos jours, il ne reste qu’environ 10% de ces italianismes. Les emprunts de luxe sont des emprunts dont la pertinence est sociale. Lorsque la société se modifie et que cette pertinence s’estompe, plusieurs de ces emprunts disparaissent, tout simplement.

    Par ailleurs, le Québec n’est pas la seule société à emprunter massivement des mots à l’anglais. Et plusieurs communautés linguistiques perçoivent peu de danger. Tout dépend de la relation qu’on a avec la langue à laquelle on emprunte. Comme les langues ne se sont pas perdues dans une mer française au XVIIIième siècle, époque où le français était lingua franca, les langues ne se perdront pas dans une mer anglosaxonne aujourd’hui.

  6. Nadine Saint-Amour: des véritables puristes du café (et j’en suis un) vous diront plutôt qu’on ne peut presque pas trouver d’authentique espresso de ce côté de l’Atlantique et que certaines définitions de latte, de café au lait et de beaucoup d’autres boissons à base de café ne sont que des produits des États-Unis…

  7. Nicolas Paillard dit :

    Une loi n’assure pas la vitalité d’une langue, croire que la loi 101 fera ce que l’on ne fait pas collectivement à chaque jour est une illusion.

    De plus, les remparts contre l’invasion culturelle anglo-saxo-américaine sont de moins en moins grands. Télévision, radio, Internet, les moyens de communications sont de plus en plus grands, instantanés et de moins en moins soumis à des quotas (remercions au passage Québécor et les conservateurs). Bref, une perte lente, mais prévisible, de la place de notre culture dans le quotidien est à prévoir.

    La qualité de la langue dans les quotidiens de grands tirage est aussi en baisse quasi-constante. Ne sont-ils pas au courant, chez Québécor, qu’Antidote rehausserait la qualité du texte, moyennant un moindre coût et en investissant dans une entreprise d’ici?

    De plus, le discours d’une certaine élite (généralement économique) indique que parler uniquement français est une tare; être bilingue, un avantage; parler anglais, la norme. Un discours qui tente de nous faire croire (sciemment?) que le français n’a pas d’avenir. Pourtant, en Europe, moult pays avec des populations similaires à ici vivent très bien en parlant leur propre langue!

    Juxtaposons cela à des politiques de plus en plus radicales d’imposer le bilinguisme anglais (comme si d’autre langues n’existaient pas!) à un âge de plus en plus précoce.

    Bref, en plus de nous mettre en contact quasi-permanent avec l’anglais, on nous coupe tranquillement, mais surement, les moyens de conserver notre langue. Mon analogie avec la biologie a ses défauts, comme toute analogie, mais reste que je n’ai pas tort.

    À banaliser les emprunts ne provenant que d’une seule langue, en détruisant un à un les remparts linguistiques et en détruisant de l’intérieur la vitalité de la langue française, on arrivera assurément aux recommandations de Lord Durham, que ça soit voulu ou non.

    Ici, chaque élément pris seul n’est pas dramatique, mais l’ensemble vaut bien plus que la somme de ses parties.

  8. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Tout ce dont vous parlez est tout à fait vrai! Mais tout ce dont vous parlez ne fait pas référence à la langue elle-même, au lexique de cette langue, mais plutôt au besoin qu’ont les locuteurs de parler cette langue. Je ne dis pas que la langue française au Québec ne doit pas être protégée, loin de là! Je dis seulement que ce ne sont pas les emprunts qui la mettent en danger.

  9. Nicolas Paillard dit :

    D’accord, l’emprunt n’est pas mauvais, comme je l’ai dit d’entrée de jeu. Par contre, dans le cas du Québec, les emprunts préférentiels à l’anglais sont à mettre dans un ensemble beaucoup plus grand.

    C’est comme dire que manger de la viande rouge n’est pas mauvais, mais si on est cardiaque et que 90% de notre alimentation est de la viande rouge, il faudrait revoir notre alimentation…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>