De bureau, renard, Mickey, d’aucuns, quérir et noirceur…

L’évolution linguistique est difficile à saisir. Si, par exemple, cette évolution a eu lieu à une autre époque, les locuteurs se sont habitués au résultat et ne le remarquent pas. Qui, en effet, se préoccupe du fait que le mot bureau ait déjà fait référence à une pièce de tissu? Qui s’offusque qu’un personnage de roman, Renard, ait donné son nom à l’animal qui s’appelait jadis un goupil?

D’un autre côté, la majorité des locuteurs ont tendance à se rebiffer devant certains changements linguistiques, percevant que ces changements sont plus un signe d’aliénation ou d’étiolement que d’évolution. Je serais d’ailleurs bien curieuse de voir les réactions si, comme pour renard et goupil, mickey remplaçait souris!

Il est donc intéressant, pour illustrer l’évolution linguistique, de trouver des phénomènes intermédiaires, qui ne sont ni trop anciens ni trop modernes. Qui nous permettent encore de saisir les nuances, mais qui ne nous touchent pas directement.

Il y a de ces mots qui ne sont employés que dans deux contextes particuliers et diamétralement opposés. L’expression d’aucuns, par exemple, est, chez les lettrés, perçue comme littéraire. Elle est généralement utilisée pour donner un certain décorum au discours. Je l’ai par contre déjà entendue dans la bouche d’un homme âgé, peu instruit et dont le français serait qualifié de populaire par ces mêmes lettrés. « Si ça fait plaisir à d’aucuns, me dit-il après que je l’avais complimenté sur la tenue de son magasin, moé, chus ben content! » Jeune étudiante en linguistique, j’avais alors été charmée par cet emploi.

C’est en pensant à cet exemple que je me suis souvenue d’une autre anecdote, celle de mon grand-père, cultivateur beauceron, qui avait demandé à l’un de mes cousins d’aller « qu’ri » quelque chose. Les plus aguerris y auront reconnu le verbe quérir qui, de nos jours, n’est plus employé que dans des contextes littéraires.

Mon dernier exemple me vient de Jean-Étienne Poirier, qui est le fils de mon ancien patron et ancien directeur de doctorat, le linguiste Claude Poirier. Jeune adolescent québécois étudiant dans un lycée français, Jean-Étienne avait eu, dans un de ses cours, à donner un mot appartenant au vocabulaire de la nuit. Comme il était le dernier des élèves à parler, la majorité des bons exemples avaient déjà été nommés. Il se résolut donc, en désespoir de cause, à sortir un exemple qui, selon lui, était d’un banal ridicule: le mot noirceur.  L’enseignant ne se sentit plus de joie et d’admiration! C’est que noirceur, pour lui, appartenait au registre littéraire. Il avait donc été agréablement surpris de voir le petit Québécois faire montre d’un tel vocabulaire…

La langue n’est pas un objet statique. Elle change au gré des époques. Si une expression peut, à une époque, être utilisée par toutes les strates de la population et appartenir à tous les registres, elle peut, avec le temps, disparaître du registre neutre et n’être conservée que dans les deux extrêmes: le registre populaire et le registre littéraire. C’est ce qui s’est passé avec d’aucuns et quérir, et c’est aussi ce qui s’est passé avec noirceur: ce mot, familier au Québec, est à ce point vieilli en France qu’il en est devenu un signe de culture supérieure…

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