De l’insécurité…

Depuis que j’ai commencé mes études universitaires, c’est à l’insécurité linguistique que j’ai consacré le plus d’énergie. À cette insécurité linguistique si québécoise, qui sous-entend que les Français auraient une meilleure langue que la nôtre. Je me revois encore, au début de mon baccalauréat, tenter, dans toute ma naïveté, d’enrayer ce fléau. Je me revois souhaiter pourfendre ce démon de mon épée et du haut de mon cheval blanc. Je le dis d’emblée: j’ai eu bien peu de succès.

Avec les années, j’ai compris que la raison pour laquelle l’étude et l’analyse de l’insécurité linguistique m’apparaissaient si attrayantes résidait dans le fait que j’étais moi-même un monstre d’insécurité. J’ai compris que ce ne serait que quand j’aurais réussi à décortiquer les mécanismes de mes propres insécurités, linguistique et autres, que je serais en mesure, par empathie, de toucher ceux qui en souffrent également.

Une personne qui fait de l’insécurité est une personne qui croit qu’elle est moins bonne que les autres dans un domaine donné. Pire, elle croit que si les autres s’apercevaient qu’elle est moins bonne, ils la mépriseraient. C’est donc dire que la dernière chose que souhaite cette personne, c’est que les autres se rendent compte de son insécurité. Pour se protéger, elle fera du bruit ailleurs, telle la perdrix qui veut attirer loin de son nid l’attention des prédateurs. Elle se mettra en colère, elle jouera à la blasée, bref, elle aura une attitude déplaisante à chaque fois que quelqu’un fera mine de s’approcher d’un domaine sensible. Les autres réagiront au bruit, et l’insécurité passera inaperçue. Mais les relations sociales pourront avoir été compromises.

Je me permettrai, à des fins d’illustration, de parler d’une expérience personnelle d’insécurité.

Dire que j’ai un mauvais sens de l’orientation est un euphémisme. J’en parle aujourd’hui sans craindre le jugement des autres, mais cela n’a pas toujours été le cas. Chez moi, qui ai toujours voulu projeter l’image d’une femme forte, posséder cette caractéristique si stéréotypée a longtemps suscité une profonde insécurité.

Je me souviens d’épisodes très douloureux où je suis arrivée en retard à des rendez-vous parce que je m’étais perdue en chemin. Je me souviens même d’une période de ma vie où je me privais de me rendre à des réunions sociales de peur de ne pas savoir comment y aller, où me stationner ou comment rentrer chez moi. Je n’aurais jamais osé demander de l’aide: cela aurait été avouer mon malaise. Ma vie sociale en a énormément souffert.

Un jour, n’y tenant plus, j’ai fait face à mes propres démons et je me suis rendue à l’évidence que ma pire ennemie était ma propre insécurité. Que dans la majorité des cas, si je me trompais de chemin, c’était à cause de la nervosité due à la peur de me tromper de chemin.

Depuis, même si je n’ai pas, dans les faits, un meilleur sens de l’orientation, j’ai été en mesure de me bâtir un système qui me permette de moins souffrir. Et je l’admets: je dois une fière chandelle à Google maps…

Tout cela peut sembler anodin. Mais c’est après avoir compris tout cela que j’ai été en mesure de mieux saisir comment s’articule le sentiment d’insécurité. L’insécurité est toxique. Elle mine une personne de l’intérieur. Elle gruge ses forces vitales et cause des conflits inutiles.

Comme l’insécurité est un problème personnel et intime, seule la personne concernée est en mesure de le régler. Et le travail est ardu. Car pour qu’une personne soit en mesure de se guérir, si j’ose dire, d’une insécurité (quoique je doute qu’on en guérisse jamais totalement), elle doit d’abord s’avouer à elle-même que ce sentiment de malaise, de menace, en est une. Que cette ombre qui plane au-dessus d’elle depuis longtemps n’est que le fruit de sa propre attitude. C’est très difficile. C’est même douloureux.

Et il y a des insécurités qui sont plus douloureuses que d’autres. Les insécurités relatives à l’identité, par exemple. L’insécurité par rapport à l’apparence physique en est une. Et l’insécurité linguistique en est une autre.

L’insécurité linguistique au Québec est d’autant plus toxique qu’elle est partagée. Car lorsque l’on souffre d’insécurité, rencontrer des gens qui ont le même problème soulage et rassure. On n’est plus seul. On est compris. On a moins besoin de camoufler son malaise. Le fait que l’insécurité linguistique soit si répandue au Québec (j’en ai d’ailleurs parlé à maintes reprises, notamment ici et ici) rend donc le problème encore plus profond: chacun se rassure avec l’insécurité de l’autre. Le discours en vient à aller de soi, l’attitude est consacrée.

L’insécurité linguistique est, au Québec, alimentée par le discours ambiant. Elle est nourrie par les dires de ceux à qui la plupart accordent de la crédibilité, par ce discours des puristes qui, presque systématiquement, s’acharnent à dénigrer, à rabaisser la variété québécoise de français. À en réduire l’importance par rapport à la variété hexagonale.

Le combat est donc titanesque.

Je ne suis pas un Titan.

Mais j’ai une épée… et un cheval blanc.

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11 réponses à De l’insécurité…

  1. J’ai bien aimé votre texte. Merci!

  2. Catherine Lachance dit :

    Merci :)

  3. Michel Sardi dit :

    Je n’ai qu’un couteau suisse et un mulet rébarbatif, mais beaucoup de détermination à faire partie du combat…

  4. Je me demande qu’elle est la part de véritable insécurité et de conditionnement chez les jeunes.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Le conditionnement crée l’insécurité. Si tu te fais répéter ad nauseam, par des gens auxquels tu accordes de la crédibilité, que tu est mauvais, tu vas finir par le croire et, en bout de ligne, développer de l’insécurité.

    Mais tu as raison, Jonathan: c’est par l’éducation qu’on doit passer pour s’attaquer au problème. Il faut bloquer le conditionnement.

  6. Nicolas Paillard dit :

    Le discours ambiant d’une certaine élite (et dire élite lui confère un certain prestige, je parlerais personnellement plus d’un groupe bénéficiant d’une certain tribune) ramène souvent cet état de médiocrité québécoise à plusieurs niveaux. Gestion, économie, culture, langue, etc.

    Par contre, dans les faits, la gestion et l’économie québécoise d’avant 2003 n’avait rien à envier à reste du Canada.

    Les produits culturels québécois sont primés partout dans le monde. Un petit film comme « Le vendeur » a des résonances jusqu’en Inde. Le sujet, le traitement, l’esthétique permettent au monde entier d’apprécier ce film comme une belle œuvre. On n’a pas des produits culturels de moindre qualité, on est même reconnus!

    La langue québécoise est aussi valide que n’importe quelle autre. Les texans ne se sentent pas moins anglais même si leur anglais est très loin de l’anglais de l’Angleterre. Pourquoi serions-nous moins bons parce que nous avons une couleur locale?

    En bref, nous devrions nous affranchir de ces mauvaises langues et commencer à nous accepter, nous aimer et briller. La première étape pour réussir est de se voir réussir.

  7. Raymond Roy dit :

    Il y a trois ou quatre ans, j’aurais endossé ce texte à cent pour cent. Mais plus maintenant, malheureusement. Et ce n’est pas un paranoïaque qui l’écrit mais bien un bon pronoïaque. Il y a effectivement péril en la demeure. À Montréal, le français se trouve sur une pente descendante et glissante.

  8. Bloquer le conditionnement à l’école passe par la dotation des enseignants d’outils descriptifs de la langue PARLÉE au Québec. Il faut absolument se défaire de cette idée que le français parlé au Québec est une dégradation d’un standard écrit.

  9. Monsieur Roy, votre «bonne»paranoïa serait-elle induite par les études démolinguistiques de l’OQLF préparées, conduites et analysées par des démographes plutôt que des linguistes? Feriez-vous affaires avec un électricien pour des travaux de plomberie?

    Ce n’est pas en empruntant des mots de l’anglais ou en laissant l’économie linguistique se charger d’alléger la langue française de ses lourdeurs que le français disparaitra.

  10. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Il arrive peu souvent que je n’aie pas de commentaires du style de celui de Raymond Roy lorsque je parle d’insécurité linguistique. La situation est plus complexe qu’elle n’y paraît. Je m’explique ici.

  11. Mad dit :

    Bonjour,

    Je suis Québécoise et j’habite à Paris depuis 10 ans. J’ai adapté ma façon de parler parce qu’au quotidien j’ai souffert de l’ignorance/la condescendance des gens et des étiquettes qu’on m’a accolées. Je n’ai pas toujours envie de raconter ma vie à des gens que je ne connais pas, d’être « la Canadienne » avant toute chose. Et puis, je veux communiquer pour être entendue, ne pas avoir à répéter, à expliquer. Donc je n’ai plus l’accent québécois. Je ne le reprends que lorsque je parle à des Québécois. Ça me prend un moment et j’ai toujours l’impression d’en faire trop, de caricaturer, d’utiliser des mots que je n’aurais pas utilisé si j’habitais encore au Québec. J’ai le soucis de bien faire, de ne pas paraître trop snob. En France, on me dit : « tu as perdu ton accent ». Je réponds : « non, j’ai changé d’accent ». L’insécurité linguistique existe aussi chez les Français. Il y a beaucoup d’accents différents en France et dans la francophonie. En fait, le français standard est apparemment celui du Centre (le département). Du coup, les gens qui ne parlent pas de cette façon « ont un accent », c’est-à-dire les gens du nord, du sud, les Belges, les Suisses, etc. Et on rigole de ces façons de parler. Les autres « n’ont pas d’accent ». Évidemment, je considère que le « pas d’accent » est un accent aussi. On veut nous faire croire que c’est un accent neutre. Ça l’est un peu, puisque d’une certaine manière on a tendance à utiliser cet accent lors des doublages (québécois et français) et pour tout ce qui est plus formel. Mais personne ne réfléchit au fait que c’est une question de choix. J’ai remarqué que j’avais davantage le soucis du bon mot et que mon vocabulaire (à l’oral) s’était étoffé depuis que je vis en France. Mais peut-être que c’est parce que je me trouve dans un milieu artistique et culturel. Pourtant, j’aurais bien aimé parfois dire « tout croche », parce que « de travers », ça n’est pas assez fort. En France, on n’utilise pas les mêmes anglicismes, mais on en utilise beaucoup (avec une prononciation pas du tout anglaise bien entendu). Je n’arrive pas à aimer « courriel », mais je ne supporte pas de dire « cranberries » (cranneberize!!!). Bref, le sujet est complexe. Je crois qu’on ne peut pas le résumer à français du Québec vs français de France parce que beaucoup de Français ne parlent pas le « français » dont vous parlez. Par contre, les Parisiens que je côtoie n’ont absolument pas conscience d’avoir un accent, parce que pour eux, ils « parlent sans accent ». L’accent, au final, c’est l’exotisme. Parler « sans accent », c’est une sorte de privilège dont peu sont conscients.

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