De Ronsard, Marot, Machiavel, et du participe passé…

J’aime beaucoup Pierre de Ronsard. J’aime beaucoup cette poésie du XVIième, pleine de fleurs et d’amour courtois. Et j’aime beaucoup la langue qui y est employée. Voici un extrait du poème « À Cassandre » (1553):

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Desclose me plaît. Je suis charmée par l’accord de ce participe passé. Car robe, qui est l’objet de déclore, est placé après le verbe. Serait-ce de la licence poétique ronsardienne? Cela me surprendrait. En effet, au XVIième siècle, la règle n’était pas encore fixée.

L’origine de cette règle est d’ailleurs généralement attribuée à Clément Marot, à qui François 1er  aurait demandé de trancher. Homme de son temps, Marot aura choisi d’aligner le français sur la langue prisée de la Renaissance, l’italien:

Enfans, oyez une leçon
Nostre langue a ceste façon,
Que le terme qui va devant,
Volontiers régist le suivant.
[…]
L’Italien dont la faconde
Passe les vulgaires du monde,
Son langage a ainsi basty
[…]

Petit détail: l’italien ne fonctionnait pas ainsi à l’époque de Marot (et ne fonctionne d’ailleurs pas ainsi aujourd’hui). Sans m’étendre outre mesure sur les règles grammaticales italiennes, je dirai que, dans presque tous les cas, que le complément soit placé avant ou après le verbe, on est libre d’accorder le participe passé ou de le laisser invariable. À preuve, ces deux exemples (en rouge), tirés de Machiavel, contemporain de Marot:

« Dell’uno dicevano ch’egli aveva rubati denari al Comune; dell’altro che non aveva vinto una impresa per essere stato corrotto […]. »*

Dans la même phrase, on voit, d’une part, rubati, participe passé de rubare « voler », qui s’accorde avec son complément masculin pluriel placé après, denari « deniers ». D’autre part, on voit vinto, participe passé de vincere « gagner », qui reste invariable, et ne s’accorde donc pas avec le complément féminin singulier placé après, impresa « entreprise, campagne militaire ».

Pour ce qui est de rubati, la construction de Machiavel ressemble beaucoup à celle de Ronsard, car les deux auteurs ont accordé le participe passé avec le complément, même si ce dernier était placé après le verbe. Marot, qui vantait la supériorité de la langue italienne par rapport à toutes les autres « vulgaires », aurait peut-être dû lire son Machiavel avant de se prononcer!

C’est donc dire que notre règle d’accord du participe passé employé avec avoir, bête noire des étudiants (et de bien d’autres personnes), serait issue d’une mauvaise interprétation de la grammaire italienne par un poète français du XVIième siècle.

Mon but n’est pas ici de ridiculiser les règles de la grammaire française, qui sont ce qu’elles sont, un point c’est tout. Mon but est plutôt d’illustrer que plusieurs d’entre elles sont des prises de positions normatives issues d’un autre âge et dont la logique est contestable.

Et comme, en lisant Ronsard, on peut comprendre que cette règle du participe passé avec avoir n’a pas toujours existé, on pourrait rêver qu’un jour, un grammairien soit assez puissant pour la modifier durablement…


* Traduction libre: « On disait à propos de l’un qu’il avait volé des deniers à la Commune; à propos de l’autre, qu’il n’avait pas gagné une campagne militaire parce qu’il avait été corrompu […]. »

Ce contenu a été publié dans Linguistique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>