Des sacres dans Mad Men et du français québécois familier…

Il semblerait qu’un personnage d’origine québécoise aurait utilisé câlice dans la série américaine Mad Men.  On en parle notamment ici, dans un article que j’ai trouvé à maintes reprises sur mon fil Twitter ce matin. Benoît Melançon a également tendu son oreille vers le phénomène.

Je suis perplexe.

D’une part, je suis heureuse qu’on parle du français québécois. Mais, d’autre part, de la même manière que je trouve saugrenu de rencontrer sur la rue St-Jean des touristes arborant fièrement un t-shirt sur lequel est écrit Tabarnak!, je n’aime pas beaucoup que les sacres soient utilisés comme symboles pour représenter le français parlé au Québec.

Qu’on me comprenne bien: je suis très fière de la richesse lexicale offerte par le système des sacres québécois. J’y consacre même toute une période dans le cours sur la culture québécoise que je donne durant l’été dans le programme d’immersion en français langue étrangère à l’École de langues de l’Université Laval. Je compare les sacres (et les jurons en général) à la poésie: ce sont des outils qui permettent d’exprimer des émotions difficiles à exprimer par ailleurs.

Et la popularité des petits recueils d’expressions québécoises en fait foi: les locuteurs québécois aiment voir leurs expressions familières (dont leurs sacres) colligées dans un ouvrage, et les touristes aiment apprendre les expressions imagées qu’ils n’apprendraient pas dans un cours canonique de FLE.

Mais de quoi parle-t-on ici?

De langue familière. De ce registre que les gens qui apprennent une langue étrangère en immersion se meurent de connaître pour être en mesure de mieux comprendre les locuteurs natifs dans leur vie de tous les jours.

Mais pour comprendre le registre familier des Québécois, il ne suffit pas de savoir ce que veut dire être habillé comme la chienne à Jacques ou péter la balloune (expressions que l’on trouve dans plusieurs recueils de français québécois).

Et encore moins de savoir utiliser câlice, tabarnak ou ciboire correctement (ce que les touristes savent très rarement faire, d’ailleurs).

Dans mes cours au programme FLE, j’essaie de toujours réserver une période à l’explication des phénomènes phonétiques que les étudiants sont susceptibles de rencontrer et de ne pas comprendre lorsqu’ils se trouvent en présence de Québécois parlant leur langue familière. Je donnerai quelques exemples dans un prochain billet. Mon point ici est que la langue familière ne se restreint pas aux seules expressions idiomatiques ou aux sacres.

Je trouve intéressant qu’on reconnaisse, dans une série américaine populaire, le fait qu’on puisse parler français au nord de la frontière (le nombre d’Américains qui l’ignorent est effarant!). Je trouve également intéressant qu’on accorde au personnage d’origine québécoise le droit de sacrer (c’est Lysiane Gagnon qui ne sera pas contente!).

Mais j’aimerais que l’image du français québécois ne soit pas seulement celle des sacres et des mauvais mots…

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5 réponses à Des sacres dans Mad Men et du français québécois familier…

  1. Par rapport à ça, ça me désole un peu que, dans les séries étasuniennes, chaque fois qu’on entend parler un « french canadian », il ait un accent de la France. Dans la dernière saison, l’actrice de Mad Men ne faisait pas exception, et j’ai hâte de voir de quelle manière elle a dit son sacre cette année.

    Le même phénomène s’est produit dans Cougar Town, il y a deux semaines. Les personnages (de la Floride) pestaient contre la présence des Québécois durant l’hiver, et lorsqu’un de ceux-ci a parlé, il avait tellement l’accent français que je n’ai rien compris de ce qu’il a dit.

  2. Ping : Les gros mots québécois à la télévision américaine | L’Oreille tendue

  3. « Mais j’aimerais que l’image du français québécois ne soit pas seulement celle des sacres et des mauvais mots… »

    Anne-Marie, je suis tout à fait d’accord avec toi ! C’est la raison pour laquelle je refuse de présenter sur mon site (ToutCanadien.com) les sacres. Y’a déjà ben trop de cette folie partout. En tant que Franco-américain, je suis tanné de mes concitoyens idiots qui savent pas prononcer un simple « bon matin » à la québécoise, mais qui n’ont pas de problème à laisser sortir un mot comme « tab**** » comme s’il était « cool ». Et l’Étatsunien moyen ? Il ne sait rien du Canada sauf s’il s’agit des sports. Merci de ton article !!!! -j

  4. Marc. Etienne Deslauriers dit :

    Je ne me formalise pas, moi non plus, de l’utilisation des sacres : ce qui me choque, c’est quand ils sont mal utilisés…

    Que certains s’en servent pour caricaturer le Québec, c’est une chose, mais quand on fait sacrer un personnage québécois par souci de réalisme, il faut que ce soit bien fait. Nos jurons sont des interjections, des substantifs, des adjectifs, des verbes, des ponctuations, des onomatopées… et c’est dans cette complexité que je les reconnais, que je nous reconnais.

    Il y a aussi cette sophistication avec le mot « fuck », en anglais, et c’est le même bonheur que je ressens quand il est bien utilisé dans les séries américaines des chaînes câblées (HBO, Showcase, AMC, etc.).

    Y recourir avec maladresse, avec excès ou avec ignorance, c’est là, je crois, la vraie insulte, qu’elle vienne des Américains, des Français, des Canadiens ou même des Québécois dits de souche.

    Et dans le cas ici proposé, je ne trouve rien à redire, comme pour à peu près tout ce qui est fait dans la série «Mad Men»…

    * * * * * *

    Et pour ceux qui ont besoin d’entendre l’extrait pour préciser leur opinion:

    http://mediatv.divertissement.sympatico.ca/2012/03/buzz-m%C3%A9dia-tv-jessica-par%C3%A9-l%C3%A2che-un-c%C3%A2lisse-bien-senti-dans-mad-men.html

  5. « Le français québécois familier est beaucoup plus riche. Je trouve désolant que, pour l’illustrer, beaucoup se contentent d’insérer quelques sacres par-ci par-là. »

    Ah, que voulez-vous, les gens ont cette tendance à céder à la facilité… 😉 Tant que ce n’est pas une caricature méchante, cela ne me choque pas.

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