De la langue et de la cravate…

Physiquement, une cravate ne sert à rien. Elle ne protège rien, elle ne soutient rien, et elle ne tient pas non plus au chaud. Mais elle a quand même une utilité. Une utilité sociale. La cravate est un symbole. Selon les contextes, elle peut symboliser le sérieux, la sévérité ou la respectabilité. Elle peut aussi symboliser le souci du détail, ce souci de bien paraître dont on fait habituellement preuve dans les occasions spéciales.

Parlons de langue maintenant. Selon les règles, on ne peut « débuter quelque chose », car débuter est un verbe intransitif. Suite à est une faute : c’est plutôt la locution à la suite de qui doit être employée. Problématique fait référence à un ensemble complexe de plusieurs problèmes, non pas à un problème en particulier.

Pourtant, l’utilisation de débuter comme un verbe transitif n’amène aucune ambiguïté, la construction de la locution suite à n’est pas bien différente de celle de compte tenu de et on comprend très bien le sens de « problème » dans le mot problématique.

Pourquoi, donc, ces formes sont-elles condamnées?

Tout comme la cravate, plusieurs règles du registre soigné n’ont, concrètement, aucune utilité. Mais, tout comme la cravate, elles sont un symbole de sérieux. Elles envoient le signal que le locuteur montre un souci de bien paraître, un souci particulier à habiller son discours. Bref, ces règles du registre soigné ont une utilité sociale.

J’aurais pu prendre plusieurs autres exemples pour illustrer le fréquent non-respect des règles du registre soigné en français. Si j’ai pris les formes débuter, suite à et problématique, c’est que leur emploi symbolise, justement, le registre soigné : on ne les retrouve pas dans le registre familier. Lorsqu’un locuteur les utilise, il donne le signal à ses interlocuteurs qu’il tente de porter une attention particulière à son discours. Le problème, c’est que ces formes, telles que je les ai décrites et telles qu’on les rencontre souvent, n’obéissent pas aux règles. Elles sont considérées comme des fautes par ceux qui connaissent ces règles du registre soigné.

En suivant la métaphore vestimentaire, on pourra dire que le fait d’employer des mots familiers dans une situation qui appelle le registre soigné équivaut à ne pas mettre de cravate dans une situation qui en exige une. Mais utiliser les formes que j’ai décrites, c’est-à-dire attribuer un complément d’objet direct à débuter, utiliser suite à ou donner le sens de « problème » à problématique, équivaut à mettre sa cravate à l’envers. Ce qui est pire que de ne pas mettre de cravate du tout.

Il peut arriver qu’on souhaite se distancer de ces règles sociales. Gaston Miron, par exemple, dans son immense œuvre, s’est permis d’insérer quelques mots familiers à travers les formes soignées. Témoin ses « taloches de vent sans queue et sans tête ».

Un exemple relatif à la cravate serait l’économiste Ianik Marcil, qui se décrit lui-même comme un punk à cravate. Ce faisant, sans la renier, il modifie le stéréotype de rigidité associé à sa profession, en se réclamant de la philosophie punk.

Il ne serait pas surprenant que quelqu’un, un jour, décide de porter sa cravate à l’envers. Mais ce sera très certainement une décision consciente, pas une erreur de parcours causée par un manque de connaissances…

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4 réponses à De la langue et de la cravate…

  1. Gilbert Dion dit :

    Pour être d’actualité, vous auriez pu ajouter <«coupure de postes» à vos exemples!

  2. Bon, quand est-ce qu’on envoie Jean Airoldi à l’Académie française?

  3. Anthony Tremblay dit :

    Celui qui porte sa cravate à l’envers est bête une fois. Celui qui n’en porte pas le demeure toute sa vie. Personnellement, je préfère prendre le risque de porter ma cravate à l’envers afin qu’un jour, je puisse la porter fièrement du bon côté. Après tout, le ridicule ne tue pas et nous apprenons considérablement de nos erreurs. Qu’en pensez-vous ?

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Le ridicule ne tue certes pas, et cette attitude est intéressante quand on est en mode apprentissage. Cependant, si quelqu’un occupe une position sociale qui exige une cravate, et que cette personne tire les bénéfices associés à cette position, le fait qu’elle mette sa cravate à l’envers par erreur est beaucoup plus problématique que celui de ne pas en mettre du tout…

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