De l’évolution des expressions imagées et de la rectitude langagière…

La langue française est truffée d’expressions imagées dont on a perdu le sens original, mais que l’on continue quand même à utiliser sans problème. Par exemple, qui s’est déjà inquiété du sens de fur dans l’expression au fur et à mesure? Qui se surprend de ne plus croiser personne en pourpoint, alors que bien des gens arrivent encore à brûle-pourpoint? Et qui se préoccupe du loup quand des enfants se promènent à la queue leu leu?

Il arrive aussi que le sens original de certaines expressions devienne si obscur que ces expressions sont réinterprétées selon les critères modernes. Plusieurs personnes, par exemple, croient que ouvrable, dans jours ouvrables, est un dérivé d’ouvrir, c’est-à-dire qu’il décrirait les jours où les entreprises et les organismes sont ouverts. Mais il est plutôt le dérivé d’ouvrer, un mot jadis utilisé pour signifier « travailler » (ouvrage et œuvre en sont d’ailleurs également issus). Le mot lice dans rester en lice est aussi souvent réinterprété. On dira rester en liste, car lice, qui renvoie au champ clôturé dans lequel se déroulaient les tournois, est maintenant anachronique.

La société, donc, évolue plus rapidement que la langue. De nos jours, on tolère beaucoup moins les expressions qui expriment un préjugé ou qui sont discriminatoires.  Mais certaines de ces expressions, qui seraient jugées discriminatoires selon les critères modernes, passent tout de même, car les réalités qu’elles illustrent n’existent plus. Jurer comme un charretier pourrait être discriminatoire si le métier de charretier existait encore, et bien des harengères monteraient aux barricades de se voir ainsi associées au concept de femme grosse et vulgaire, si seulement il existait encore des harengères.

Par contre, il est des expressions qu’on emploiera plus difficilement aujourd’hui, car leurs références, qui existent toujours dans la réalité moderne, sont maintenant connotées. Alexandre Dumas serait mal vu, aujourd’hui, de parler de ses nègres, et je suis certaine que les Polonais qui comprennent le français n’apprécient guère l’expression ivre comme un Polonais.

Si la langue est en retard par rapport à l’évolution des mœurs et des valeurs sociales, il est normal que la description linguistique le soit également. Ce qui fait que plusieurs de ces expressions connotées sont quand même attestées dans les ouvrages de référence. Mais le fait qu’elles soient attestées ne veut pas pour autant dire qu’elles ne sont pas discriminatoires. Et se réclamer de leur présence dans les ouvrages de référence n’est pas un argumentaire valable pour justifier leur emploi.

Pierre Foglia, dans sa dernière chronique, a pris la défense de René Homier-Roy, à qui Anne Dowson reprochait l’expression c’est du chinois, utilisée pour exprimer la difficulté à comprendre quelque chose. Madame Dowson dit que cette expression est discriminatoire pour les Chinois. Monsieur Foglia a répondu en ces mots :

Vous parlez très bien français, madame, mais tout de même pas assez pour nous faire la leçon. C’est du chinois tel qu’employé par René pour parler de quelque chose d’incompréhensible est parfaitement français. Mon Petit Robert précise qu’on peut dire aussi: c’est de l’hébreu. Je trouve mon dictionnaire bien téméraire.

Je n’ai pas pris connaissance de la critique exprimée par madame Dowson, mais je doute qu’en l’exprimant, cette dame faisait référence à la langue. Cette remarque est en effet relative aux jugements sociaux. De toute façon, le fait qu’une expression soit attestée ou pas dans le Petit Robert n’a rien à voir avec la manière dont la société la juge.

On peut certes critiquer la rectitude langagière et trouver qu’elle aseptise à outrance le discours ambiant. On peut même trouver que, parfois, cette rectitude, en censurant des mots neutres, crée elle-même la connotation négative associée à ces mots. J’en ai d’ailleurs déjà parlé ici. Mais on ne peut jamais se servir du contenu des ouvrages de référence linguistique comme base d’argumentation. Ces références, justement, sont des références linguistiques, pas des références sociales. Et la rectitude, si elle joue sur la langue, n’a rien à voir avec la correctivité linguistique ou le fait qu’une expression soit française ou non.

Il faut prendre garde à ne pas confondre la langue avec la société qui la parle. Et il faut prendre garde à ne pas accorder au dictionnaire de langue plus de crédit qu’il n’en a. Le Petit Robert est un très bon dictionnaire de langue. C’est même, à mon avis, le meilleur que l’on ait en français. Mais il n’est pas pour autant omniscient, et ses auteurs n’ont jamais prétendu dicter, de quelque manière que ce soit, les jugements sociaux associés aux formes décrites.

 

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6 réponses à De l’évolution des expressions imagées et de la rectitude langagière…

  1. Raymond Roy dit :

    Excellent texte. Je vais aller consulter ‘fur’ (les autres je les connaissais).

    J’adore le Petit Robert, mais il déraille parfois. Ainsi, s’il pouvait supprimer la fin de son article à l’entrée ‘bienvenue’. Il s’agit d’un des rares anglicismes qu’on peut espérer éradiquer de notre parler.

    Raymond «@beloamig_» Roy

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Mais ce mot a été très longtemps absent du Petit Robert et il n’en a pas été éradiqué pour autant! Et plusieurs mots qui y étaient attestés n’en sont pas moins disparus. Un mot disparaît lorsque les locuteurs cessent de l’employer. Et c’est lorsqu’un mot cesse d’être employé qu’il disparaît du dictionnaire, pas le contraire.

    Par ailleurs, le Petit Robert est, dans l’ensemble, un dictionnaire descriptif. Il fait peu de jugements de valeur. Ce sens de bienvenu est attesté au Québec, il est donc attesté comme tel. Si les Québécois perçoivent cette attestation comme un assentiment ou une permission, c’est une erreur. Le Petit Robert n’a pas ce rôle.

    Mais nous avons déjà eu cette discussion, n’est-ce pas?

  3. Par ailleurs, le Petit Robert est, dans l’ensemble, un dictionnaire descriptif. Il fait peu de jugements de valeur.

    Le Petit Robert est un dictionnaire descriptif, certes, mais c’est une description linguistique du point de vue de Paris. Pour moi, c’est un gros jugement de valeur, peut-être inconscient, ou déterminé par le marché, mais qui contamine néanmoins l’ensemble de l’ouvrage, ou de l’œuvre, ou du travail.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je suis d’accord avec toi, Jonathan. En plus, la raison pour laquelle j’ai écrit «dans l’ensemble», c’est que le Petit Robert en fait parfois, des jugements de valeur (cf. moelleux et combientième, entre autres). Ce que je voulais dire ici, c’est que le fait que le Petit Robert inclue un mot dans sa nomenclature ne veut pas dire qu’il «l’accepte». Il en rend compte, c’est tout. Les Québécois qui pensent le contraire (et ils sont nombreux!) auraient avantage à lire la Préface. J’ai le projet d’écrire un billet à ce sujet d’ailleurs, quand mon cerveau sera plus accessible…

  5. Nicolas Paillard dit :

    Bref, le seul moment où le dictionnaire peut faire office de loi définitive, c’est au scrabble…

  6. Lemotzuste dit :

    Ah ben caliste! Merci pour ce beau billet, c’est inspirant.

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