Des amphigouris alambiqués…

Il semblerait que, depuis un certain temps, on ne puisse plus finir quoi que ce soit. Tout doit se terminer. Et plus rien ne marche, tout fonctionne.  Le feu des incendies est un élément destructeur, les autos, des véhicules, et il n’y a plus de fenêtres à nos maisons, mais bien une fenestration.  On ne dira plus « Le directeur a affirmé que… », mais bien « Du côté de la direction, on a affirmé que… », comme si une phrase qui ne contiendrait pas de mise en relief ne valait pas la peine d’être dite.

Il semblerait d’ailleurs que ce genre de choses ne soit pas restreint au français. Le linguiste Goeffrey Pullum, avec son habituel humour décapant, a récemment parlé d’un exemple similaire. Apparemment, à la radio de son Vieux Pays, on ne répondrait plus « yes » à une question, mais bien « that’s correct ».

J’ai longtemps cherché un terme approprié pour décrire ce phénomène. Enflure verbale est intéressant, mais j’ai arrêté mon choix sur amphigouri alambiqué. Pour demeurer dans le ton. Il y a quelque temps, j’ai fait le parallèle entre le respect de certaines règles du registre soigné et le port de la cravate: tous les deux seraient inutiles sans les critères sociaux auxquels ils sont rattachés. Or, si, comme je l’ai dit, le fait d’utiliser débuter comme un verbe transitif équivaut à mettre sa cravate à l’envers, le fait de systématiquement remplacer finir par terminer ou marcher* par fonctionner équivaudrait à s’habiller comme ceci:

source

Je m’interroge sur l’origine de ce registre tape-à-l’œil qui sévit dans la plupart des médias. La mode est certes puissante, et elle l’est encore plus depuis qu’elle navigue en 2.0. Mais pourquoi cette mode, justement? Mon hypothèse est qu’avec l’avènement des nouveaux médias, tout un chacun est appelé à communiquer beaucoup plus qu’avant, et dans des contextes qu’on associe au registre soigné. L’insécurité intervient alors, et rend d’actualité l’adage populaire « trop, c’est comme pas assez ».

Mon auteur favori (Romain Gary) m’offre une image intéressante:

[...] mais à leurs moments d’opulence, dans les palaces des capitales du jeu, il redevenait l’ami de la famille, se tenant derrière le fauteuil de l’infirme, une tasse de café à la main, le petit doigt soigneusement replié et non point écarté, comme chez les parvenus. **

Les amphigouris alambiqués seraient ce petit doigt que les parvenus, du haut de leur insécurité, écartent lorsqu’ils tiennent leur tasse de café, croyant que c’est ce qu’il faut faire.  Et à force d’à force, il semble que ce petit doigt soit devenu une norme, parallèle à la norme qui veut qu’on le replie, mais plus puissante encore, car plus diffusée.

Je ne dis pas que ceux qui utilisent ces tournures sont tous des parvenus. En fait, la majorité d’entre eux ne font que reproduire ce qu’ils ont lu ou entendu. L’amphigouri alambiqué est devenu l’usage. Je trouve malheureux de voir ma langue française chérie affublée de telles fioritures. Comme si elle n’en avait pas déjà assez comme ça!


* Certains affirment que quelque chose qui n’a pas de jambes ne peut pas marcher. Pourtant, ce sens de « fonctionner, en parlant d’un mécanisme » est, selon le Nouveau Petit Robert 2012, attesté en français depuis 1643!

** GARY, Romain (1972), Europa, Gallimard, collection Folio, p. 56.

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7 réponses à Des amphigouris alambiqués…

  1. Jacques Desrosiers dit :

    J’imagine que c’est voulu… mais un « amphigouri alambiqué », c’est un peu comme un pléonasme redondant, non ?…

  2. Raymond Roy dit :

    Ce brillant commentaire gagnerait à être publié dans la page Idées du Devoir. Il ne doit en tout cas pas rester sous le boisseau. Car ce qu’il attaque, c’est un mal à combattre, un cancer métastatique !

  3. Jacques Desrosiers dit :

    C’est des sortes d’euphémismes vicieux.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, voilà. :-)

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci, Raymond! :-)

  6. Jacques Desrosiers dit :

    Le bonhomme en jaune, je le vois bien dans une épluchette de blé d’Inde.

  7. Jacques Desrosiers dit :

    Ou encore : des euphémismes alambiqués.

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