Des deux combats linguistiques québécois…

La situation linguistique au Québec est non seulement complexe à cause du fait que la population parle une autre langue que la majorité qui l’entoure, mais aussi à cause de la nature même des deux langues en opposition. Il est fort à parier, en effet, que si les deux langues avaient été le suédois et l’italien, par exemple, au lieu du français et de l’anglais, la complexité de la situation aurait été beaucoup moindre.

Depuis près de deux siècles, le Québec mène deux combats linguistiques de front. Et si ces deux combats ont eu la même origine, il serait erroné de les confondre et de croire que les deux sont similaires.

Premier combat linguistique québécois: la légitimité de la variété de français

Du milieu du XVIième au début du XXième siècle, le français a été la lingua franca, cette langue dite universelle que toutes les têtes pensantes, pour avoir un tant soit peu de prestige, se devaient d’utiliser.

Le français, devenu hégémonique en Europe à partir des traités de Westphalie en 1648, était une langue elle-même incommode, difficile, aristocratique et littéraire, comme le latin de Cicéron ou le grec de Lucien, inséparable comme ses ancêtres antiques d’un « bon ton » dans les manières, d’une « tenue » en société, et d’une qualité d’esprit, nourrie de littérature, dans la conversation.*

On aurait pu croire que la Révolution française, symbole d’égalité, y aurait changé quelque chose. En effet, quand les autorités révolutionnaires françaises ont eu à choisir la langue nationale, elles auraient pu prendre n’importe quel dialecte et mettre fin à cette connotation aristocratique associée au français. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître pour plusieurs, ces autorités ont choisi le français, cette langue qui, depuis longtemps, était le symbole de la monarchie. Les raisons de ce choix sont nombreuses, et je ne désire pas m’étendre outre mesure sur le sujet. Nous retiendrons donc uniquement ceci: l’imposition, au détriment des dialectes, du français comme langue nationale lui a ajouté une caractéristique.  C’est en effet à cette période qu’en plus d’avoir, aux yeux des locuteurs, une aura de supériorité, le français a acquis cette tendance à exclure toute variation. J’ai d’ailleurs parlé de cette attitude linguistique dans un billet antérieur.

Les raisons qui font que le français québécois est si différent du français hexagonal sont multiples, mais la principale en est une d’origine. Le linguiste Claude Poirier a ici magistralement expliqué cet état de choses: la variété de français parlée au Québec est, entre autres, issue du français populaire du XVIIième siècle, et n’a pas subi, contrairement aux variétés européennes, l’imposante influence normative et centralisatrice de la France. Et comme le français a, encore aujourd’hui, dans la mentalité francophone du moins, cette image d’absolutisme et de pureté, qui exclut toute variation, la légitimité de la variété québécoise n’est toujours pas complètement reconnue.

Cette absence de reconnaissance est la principale cause de l’insécurité linguistique dont j’ai parlé dans mon billet précédent.

Deuxième combat linguistique québécois: la lutte contre l’envahissement de l’anglais

Mais cette comparaison avec le français hexagonal et cette insécurité linguistique n’ont pas toujours été présentes. Les deux tirent en effet leur source du réflexe de défense contre l’envahissement de l’anglais, réflexe qui a été exacerbé par la volonté d’assimilation des Canadiens français, affichée par les autorités britanniques lors de l’Acte d’Union de 1840.

Les lettrés francophones de l’époque ont cru que la défense du fait français au Canada passait inévitablement par l’alignement de la langue sur la variété hexagonale. Cette idée a d’ailleurs été catalysée par la rumeur, véhiculée par certains anglophones, que la langue parlée par les Canadiens français n’était même pas du français, mais bien un French Canadian patois, dont j’ai déjà parlé ici.

Si les intentions de ces lettrés francophones étaient louables, le résultat de leur entreprise n’a pas été celui escompté. Au lieu de sauvegarder le français, ces lettrés ont contribué à l’apparition de la profonde insécurité linguistique québécoise. Car ce qui a permis la préservation du français au Québec n’est pas la condamnation systématique des formes québécoises au profit des formes hexagonales. C’est plutôt les lois qui défendent le français et la promotion de la culture francophone, bref, la possibilité qu’ont les Québécois d’aspirer au bonheur en français qui ont fait en sorte que cette langue demeure vivante.

Et si le français a été préservé jusqu’ici, cela ne veut pas dire que la lutte est finie. Car ce deuxième combat linguistique a aujourd’hui changé de paradigme: de langue de l’envahisseur, l’anglais est passé à langue envahissante. Étant devenu la lingua franca de l’ère des communications, l’anglais est maintenant partout, dans tous les domaines.

D’une lingua franca à l’autre

C’est depuis le milieu du XXième siècle que, dans le monde, le pouvoir symbolisé par l’anglais a remplacé le prestige symbolisé par le français. Et le français québécois, déjà mal en point à cause de sa non-légitimité et à cause de la menace d’assimilation, doit maintenant exister entre ces deux pôles. Car si, dans les faits, le français comme langue internationale a été remplacé par l’anglais, il n’en a pas pour autant perdu son prestige et sa supériorité, auxquels est associé le rejet systématique de la variation, perçue comme une altération de la pureté.

Deux combats linguistiques différents, simultanés et interdépendants

À cause de leur simultanéité, ces deux combats sont souvent confondus l’un avec l’autre, et le vieux réflexe des lettrés de l’époque de l’Acte d’Union refait fréquemment surface. À la question de l’insécurité linguistique par rapport à la variété hexagonale, plusieurs amènent en effet l’argument de la nécessité de la défense contre l’anglais. Mais ce sont là deux problèmes distincts.

La confusion de ces deux combats peut avoir des conséquences graves. Car il se peut bien que, pour gagner le deuxième, on doive gagner le premier. Qui, en effet, souhaiterait se battre pour une langue reléguée au statut de langue vernaculaire non légitime, contre la langue la plus envahissante de l’histoire?


*FUMAROLI, Marc (2001), Quand l’Europe parlait français, Édition de Fallois, p. 23.

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2 réponses à Des deux combats linguistiques québécois…

  1. On dirait l’introduction d’un livre que j’aimerais bien lire dans les prochains mois!

  2. Nicolas Paillard dit :

    Deux combats, mais exactement la même solution.

    Si le Québec, comme entité culturelle, assume son identité, à la fois le spectre du « moins bon français » comme celui de la peur de l’envahisseur seront éliminés.

    S’assumer comme culture est une décision qui est pourtant facile, mais comme certains l’ont fait remarquer dans d’autres billets, le conditionnement est fort et profond…

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