Des mauvais mots…

Les mots qui deviennent les mauvais mots d’une communauté linguistique doivent à l’origine être très chargés sémantiquement. Ils doivent, en soi, dans leur sens propre, faire référence à un concept connoté. Les tabous remplissent bien ce rôle.

Les mauvais mots varient d’une langue à l’autre (le mauvais mot italien cazzo, dont le sens propre est « pénis », ne veut rien dire en français) et d’une communauté linguistique à l’autre (putain n’a pas la même portée au Québec qu’en France). Mais les domaines d’où ils sont tirés, eux,  varient très peu: la sexualité, la scatologie, la religion*.

Quiconque connaît un peu l’histoire du Québec n’est pas surpris de voir que les mots tabous sont issus du vocabulaire de l’Église. La toute-puissance qu’a déjà eue l’Église dans la société québécoise a fait de ce vocabulaire le tabou par excellence. Mais comme, à cause de ce caractère tabou, ces mots n’ont jamais été écrits (avant l’apparition de la littérature joualisante, évidemment), il est difficile de déterminer à quel moment les sacres québécois tels qu’on les connaît aujourd’hui ont fait leur apparition. En effet, pour dater l’attestation d’un mot, on se fie généralement aux documents écrits, puisqu’il n’existe aucun document sonore ancien.

Il est toutefois aisé d’affirmer que ces sacres ont connu une recrudescence dans les années 1960, années durant lesquelles l’Église a perdu beaucoup de son pouvoir dans la société. On peut même avancer l’hypothèse que les sacres québécois ont été les premières petites révolutions tranquilles…

De nos jours, les mots utilisés comme sacres au Québec ont presque complètement perdu leur sens propre. Si je faisais une enquête linguistique et demandais à des locuteurs québécois de me dire ce qu’est un ciboire, la majorité me répondrait d’abord que c’est un sacre et, peut-être, ensuite, que c’est un mot relatif à l’Église. Mais peu de gens savent encore ce que c’est concrètement.

Mais ce n’est pas grave, puisque, par définition, les jurons, quels qu’ils soient, ont un rôle très particulier dans la langue: ils n’ont pas de dénotation. Il est impossible de dire vraiment ce que veulent dire les mots fuck, tabarnak, putain ou cazzo, lorsqu’ils sont employés comme des jurons. Ces mots sont en fait des jokers, des frimes qui, comme dans certains jeux de cartes, prennent la valeur que l’on veut leur donner selon le contexte. Ce sont des petites charges d’émotion. Un peu comme la poésie, ils prennent le relais de la langue normale lorsque celle-ci ne réussit pas à rendre l’émotion que le locuteur désire exprimer.

On associe généralement les mauvais mots à des contextes négatifs, puisque c’est surtout dans ces contextes que les locuteurs ont besoin d’exprimer le plus leurs émotions. Mais les mauvais mots ne sont pas en soi négatifs.

D’ailleurs, il existe, en français québécois, une locution qui sert de superlatif. La forme [sacre] + de sert en effet à ajouter de la force au nom qu’elle complète. Prenons un exemple, comme ça, au hasard… Quelqu’un qui voudrait annoncer une grosse manifestation pourrait dire « ostie de grosse manif ». Le mot ostie, ici, s’il est considéré comme tabou, n’est pas pour autant négatif. Il ne fait qu’accentuer la grosseur de la manifestation, tout comme tabarnak accentue la grosseur du gâteau dans « tabarnak de gros gâteau ».

Notre société est beaucoup plus flexible qu’elle ne l’a déjà été quant à l’utilisation des sacres. Évolution des mœurs. Je me souviens même d’avoir entendu, il y a quelques années, Pierre Lapointe sacrer à l’émission Tout le monde en parle. Pas Plume Latraverse ou Pierre Falardeau, qui ont fait du langage cru leur marque de commerce. Pierre Lapointe.

Les gens qui, de nos jours, jouent les vierges offensées lorsqu’ils entendent ou lisent des sacres dans un contexte qui appelle le registre familier, surtout lorsque ces sacres ne sont employés que comme superlatifs, ne sont que cela: des vierges offensées.


*Un étudiant allemand m’a déjà dit que dans la région d’où il venait, on pouvait aussi employer le nom d’une maladie de peau comme mauvais mot.

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7 réponses à Des mauvais mots…

  1. Catherine Lachance dit :

    Vraiment, j’adore ce billet! En plus, ta dernière phrase, c’est exactement ce que je pense. (Je sacre à mes heures, je ne peux qu’être d’accord ;) ) Ça doit faire près de 10 ans que je lis des livres où il y a des sacres, j’aime ça et je ne m’en cache pas. Je vais me permettre de paraphraser Marie Laberge qui dit aimer écrire en joual autant qu’en langage soigné ou standard parce que c’est une de nos couleurs et qu’elle aime jouer avec toutes les facettes de la langue et que c’est important. Je suis d’accord et c’est pour cette raison que je ne m’offusquerai jamais de lire, entendre ou écrire un sacre. J’ose même dire que le joual est la façon la moins péjorative de représenter le français québécois puisque c’est dans son contexte, évidemment.

  2. Diane Leclerc dit :

    D’abord un beau bravo pour votre blogue !

    Ça prend du courage pour exprimer ses points de vue sur la langue de la part d’un ou d’une linguiste. La critique est tellement facile…

    Simplement une anecdote pour renchérir sur le fait que les sacres ont perdu leur sens propre; il y en a au moins un qui a perdu sa prononciation originelle. Voici le cas : une animatrice culturelle de Radio-Canada, parlant d’une exposition à caractère religieux et des objets du culte, a prononcé le mot calice avec un beau a postérieur le plus « radio-canadiennement » possible. Je me suis mise à rire à la pensée que les jeunes ne savent même plus que nous utilisions le a antérieur pour ce mot quand il faisait partie de notre vocabulaire courant.

  3. Des mots sans dénotation… Schtroumpf alors!

  4. Marc. Etienne Deslauriers dit :

    Vite vite ! C’est quoi l’insulte allemande évoquée dans la note « astérix » ?! Moi aussi, je veux enrichir mon vocabulaire…

    ( « ‘Est forte en psoriasis, celle-là ! » )

    ( « Dégage ou je vais t’en acnéer une su’ l’front ! » )

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Ha! Ça doit bien faire 7-8 ans de ça! J’m'en souviens pas pantoute, si vous me permettez cette petite incursion dans le registre familier! :-) Si ma mémoire est bonne, par contre, c’était dans un dialecte. La maladie était une maladie honteuse, du type vérole ou quelque chose du genre…

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