Du (français) québécois…

Je viens de visionner une intéressante vidéo qui parle du français québécois. Intéressante dans la mesure où elle fait la promotion du français parlé au Québec, en le présentant comme  des racines perdues.

J’ai, par contre, de nombreuses réserves concernant la manière dont les choses sont présentées. Outre le fait que la phonétique soit très mal illustrée (les sons du français québécois, s’ils sont différents de ceux du français hexagonal, ne devraient pas avoir la même transcription), deux notions, essentielles à toute description linguistique, sont carrément absentes.

1) La notion de variété de langue

Le français québécois est une variété de français, au même titre que le français belge, le français suisse et, oui, le français français (appelons-le hexagonal). Parler du français québécois comme d’une langue à part, c’est nier cet état de chose. Si l’on veut faire la promotion du français québécois, il ne faut certes pas offrir d’armes aux puristes qui disent qu’au Québec, on parle une demi-langue…

2) La notion de registres de langue

Au début, Solange parle en registre très soigné. Elle prend même un petit air théâtral. À la fin, elle parle en registre très familier, et de manière très relâchée (oui, d’accord, apparemment sous l’effet de l’alcool). Comparer le registre soigné hexagonal avec le registre familier québécois, c’est comparer des cerises avec des bananes et cela frôle la malhonnêteté intellectuelle. Je serais curieuse d’entendre parler une Parisienne qui aurait bu une bière à la paille. Et je serais curieuse d’entendre une Québécoise expliquer de manière formelle les différences entre le français québécois et le français hexagonal.

Je vois bien que cette vidéo illustre une prise de conscience de ses racines. Je vois bien que le but est de démontrer qu’on doit rester soi-même. Je salue l’effort. Mais cette manière de présenter les choses ne rend pas hommage au français québécois. Elle le folklorise.

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21 réponses à Du (français) québécois…

  1. Remarques très pertinentes.

    J’ajouterai que le registre utilisé après la bière est non seulement familier, il est tout croche, ou tout de traviole, tiens.

    «De cTe manière-là», dit-elle entre autres.

    C’est exactement ces fautes langagières qu’on dénonce, qu’on ne veut plus entendre, même quand on parle, comme moi, un français coloré d’un accent très québécois.

    L’accent, les régionalismes, c’est une chose. Les erreurs affreuses c’est autre chose. Je ne suis pas linguiste, mais il me semble que ce n’est plus une affaire de registre quand on dit «ça l’a fait mal».

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Vous avez tout à fait raison. En sociolinguistique, on identifie quatre variations possibles à l’intérieur d’une même langue: la variation géographique, la variation situationnelle, la variation temporelle et la variation socio-économique. Les registres relèvent de la variation situationnelle. Ce à quoi vous faites référence appartient, à mon avis, à la variation socio-économique. Ce n’est pas très populaire de parler de cela, mais il y a bel et bien une différence entre le registre familier des gens instruits et celui des gens non instruits. Et, en effet, Solange parle un registre familier qui ne correspond pas à celui auquel on s’attendrait. Donc, c’est doublement caricatural.

  3. J’adore cette science, parlez m’en encore souvent!

  4. Gilbert Dion dit :

    @VeroRobert: Je crois bien que le livre de Lionel Meney, Main basse sur la langue, nourrira votre curiosité.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je pense que si Meney m’avait connue à l’époque où il a écrit ce bouquin, il y aurait cité mon nom dans la liste des méchants endogénistes!

  6. Gilbert Dion dit :

    Ça n’était pas mon impression. Du moins, comme lui, vous rejetez l’idée que le français québécois soit une langue à part.

  7. Isabelle dit :

    Oh je n’aime pas son discours! C’est un peu comme l’accent du Sud en France. Quelqu’un qui caricature un Marseillais va mettre des « putains » partout, et des « aloooors » pour caricaturer un Parisien. Comme si un accent pas parisien pouvait rendre une langue debile!

  8. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Mais je ne dis pas non plus que la norme devrait être le français hexagonal! Cette idéologie suinte dans tous les ouvrages de Meney (cf. son Dictionnaire québécois français). Je m’inscris en faux contre cela. Il existe une norme linguistique québécoise, qui n’est pas seulement du français familier, voire vulgaire. On a un registre soigné différent du registre soigné hexagonal, et si ce registre soigné était décrit et accepté, on aurait beaucoup moins d’insécurité linguistique… Ma vision de la situation linguistique au Québec est diamétralement opposée à celle de Meney.

  9. Brunet dit :

    Solange est une artiste libre et sincère, qui respecte profondément ses racines. Elle explique d’ailleurs dans une interview à quel point la question de la langue lui importe, et les difficultés qu’elle a rencontré pour retrouver la musique de sa langue maternelle. Vos doctes discussions sont passionnantes, mais vos critiques envers elle me paraissent dures et déplacées, au point de me rappeler les digressions des médecins de Molière autour du malade imaginaire.
    Les artistes sont là pour faire bouger les lignes dont vous êtes les gardiens avisés, et non pour respecter des lois gravées dans un marbre quelconque. Reconnaissez au moins qu’avec Solange on est très loin de la caricature habituelle du québécois, telle qu’elle se pratique grassement sur les radios et télés françaises avec des imitateurs tels que Laurent Gerra. Elle est drôle, touchante, et vue d’ici sa vidéo est bien plus un hommage attendrissant à la langue de la Belle Province qu’une thèse sur la phonétique ou un exercice d’orthodoxie linguistique.

  10. Je crois qu’Isabelle n’a pas aimé le «discours» de la vidéo. Pas le vôtre…

  11. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    M. Brunet, depuis que je suis capable de penser, je me bats contre l’insécurité linguistique dont mon peuple fait preuve. Mon «orthodoxie linguistique» (qui, soit dit en passant, n’a rien d’orthodoxe, je pourrais vous mettre en contact avec bien des gens qui se feraient un plaisir de le démontrer) m’aura permis d’en identifier plusieurs facteurs. Le fait de présenter la langue québécoise comme n’étant pas du français en est un. Celui de la présenter comme étant uniquement du registre familier en est un autre.

    Je suis d’accord avec vous lorsque vous dites que les artistes sont là pour faire bouger les choses. C’est, en effet, ce à quoi sert l’art. Et je ne doute pas de la sincérité de Solange, ni de son attachement à ses racines. Mais quand elle utilise l’alphabet phonétique et la terminologie de la phonétique articulatoire, elle se mêle un peu de la matière dont sont issues mes «doctes discussions». Ses bonnes intentions sont manifestes, et je salue son effort. Mais les procédés qu’elle utilise ont d’autres effets sur l’imaginaire linguistique que la simple valorisation de la langue parlée au Québec. Certes, on ne peut connaître ces effets que si l’on a étudié ces «lois» dont vous imaginez qu’elles sont «gravées dans un marbre quelconque». Ces «lois», auxquelles vous faites référence, et que plusieurs associent à du pelletage de nuages, sont en fait les fondement de la sociolinguistique, une science qui s’emploie à étudier l’attitude des locuteurs par rapport à leur langue.

    Je ne connais pas Solange, et je l’ai entendue pour la première fois en découvrant sa vidéo. C’est donc le produit que j’ai jugé, non pas la personne qui en est l’auteure. Je n’ai pas la prétention d’être critique d’art, mais quand on parle du français québécois, j’ai la prétention d’en être une spécialiste.

  12. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    À Véronique: oui, je sais! Ma réponse était pour Gilbert Dion…

  13. Catherine dit :

    @Brunet: J’ai relu le billet d’Anne-Marie deux fois et j’essaie de comprendre où vous voyez même des « critiques envers elle » alors encore plus des « critiques déplacées ». Les artistes sont là pour bouger des frontières, mais surtout pour entamer des dialogues. Pas une fois dans ce billet Anne-Marie est insultante ou laisse entendre que Solange n’aurait pas dû faire ce qu’elle a fait. Elle réagit en fonction de son propre champ de spécialité à une proposition artistique. Bien sûr, elle y réagit de façon intellectuelle, mais l’art n’est pas l’antithèse de la pensée, c’est une autre façon d’aborder certains thèmes. Je n’aime pas ce discours qui sous-entend que l’analyse d’une proposition artistique serait un travestissement. À ce compte, le dialogue est impossible.

    Les artistes sont là pour faire bouger des frontières, ça ne veut pas dire qu’on n’a jamais le droit de leur dire que leur nouvelle frontière ne nous convient pas.

  14. Vincent dit :

    Je ne connaissais pas les vidéos de Solange avant aujourd’hui. En une première écoute, celui sur le français québécois m’a provoqué un certain malaise, essentiellement lié à la juxtaposition entre, comme le mentionne Anne-Marie, un registre de français «hexagonal» soigné à un registre de québécois familier.

    Le passage présentant des différences de prononciation m’a frappé. Je crois que la démarche de Solange était de montrer qu’elle peinait à retrouver son «québécois» : les intonations en français québécois s’accompagne d’une expression crispée et caricaturale, confrontée à un visage détendu et posé lorsqu’elle récite en français «hexagonal». N’étant pas linguiste, le recours à la symbolique phonétique ne m’a pas fait sourcillé, je trouve au contraire qu’il peut être approprié pour insister sur l’équivalence entre les intonations associées pour chacune des variétés de langue.

  15. Nicolas Paillard dit :

    L’artiste des capsules fait plus dans la pataphysique que dans la logique. Comme capsule humoristique, ce que c’est, elle le fait bien…

  16. Hugo dit :

    J’pense que Solange utilise les transcriptions API pour représenter des phonèmes, pas leur réalisation phonétique exacte dans chaque langue.

    Si c’est l’cas-là, sa seule véritable erreur aura été d’utiliser des crochets à la place des barres obliques.

  17. Hugo dit :

    Mais j’suis d’accord que la comparaison d’un registre européen très soutenu avec un français laurentien informel frise la malhonnêteté.

  18. Brunet dit :

    @Anne-Marie Beaudoin-Bégin : J’ai le plus grand respect pour votre discipline. Je pense que c’est aussi le cas de Solange. Je pense avoir été interpellé par vos réserves sur « la manière dont les choses sont présentées », parce que j’y suis particulièrement sensible, et que je trouve, précisément, que cette manière est brillante, rare, voire exceptionnellement gracieuse, donc susceptible de changer le regard et d’aller plus loin sur cette question fondamentale. Tous vos commentaires sont éclairants. Mais l’entame me parait polémique. Et aussi…
    @Catherine : Anne-Marie parle de « malhonnêteté intellectuelle », ce n’est quand même pas neutre ! Idem quand elle parle de « folklorisation ». Pas d’accord, du tout ! Je suis français, je parle l’hexagonal de naissance, je vis en France, et je suis constamment confronté à cette folklorisation. Je ne comprends pas pourquoi, spontanément, entendre l’accent québécois (comme l’accent marseillais) provoque chez moi un réflexe d’empathie quasi-automatique, sauf quand, précisément, il est manié plus ou moins lourdement par un imitateur qui ne manquera jamais de placer un « ostie de tabarnak » pour se faire mousser.
    Ce qui me touche chez Solange, c’est qu’elle ne caricature pas, elle est infiniment craquante. Elle semble, quelque secondes durant, me faire vraiment entendre la langue du Québec, comme pourrait le faire Fred Pellerin par exemple. Et ce qu’elle dit, mine de rien, me parait profond et sûrement pas malhonnête, ni folklorique. Bien à vous, OB

  19. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    J’ignorais que vous étiez Français. Je vous invite à lire ce billet que j’ai écrit au sujet de l’insécurité linguistique québécoise. Je vous propose également la lecture de celui-ci, qui vous permettra peut-être de mieux comprendre toute la complexité de l’attitude qu’ont les Québécois envers leur langue.

  20. Ping : Il n’y a pas de «langue québécoise» | L’Oreille tendue

  21. Camille dit :

    À tous,
    je ne suis pas linguiste, ni spécialiste en rien. Je suis simplement française et je viens de m’installer au Québec. Je parle donc un français hexagonal moyen, et je prête une oreille très attentive au français québécois parlé autour de moi depuis mon arrivée.
    Je viens de lire avec grand intérêt tous vos échanges et je pense qu’une deuxième lecture ne fera pas de mal. Mon intervention, si vous le permettez, est tout à fait intuitive et manque certainement d’approfondissement. Mais ce qui me vient, au sujet de la malhonnêteté présumée de la vidéo de Solange, c’est qu’elle prend la peine pour comparer deux versions de la langue d’introduire le facteur alcool… qui semble-t-il n’est pas là pour donner une image grégaire au parlé québécois, mais au contraire faire sauter le carcan d’une réflexion presque forcée nécessaire pour un parlé soutenu en français hexagonal. De ce point de vue, ce n’est plus le français québécois qui serait tout croche, mais le français hexagonal, d’une certaine façon… Le but est bien de faire disparaître l’inhibition pour retrouver un phrasé intuitif… Cela justifie bien, à mon sens, la juxtaposition de deux registres différents.

    En ce qui concerne l’insécurité de la langue évoquée par certains, je l’ai tout à fait ressentie en arrivant ici. Je prends moi-même un maximum de précautions pour ne pas avoir de questions maladroites, mais ce sont les personnes autour de moi qui sont venues me dire : tu dois trouver qu’on parle mal… Ce à quoi je réponds : non, c’est différent mais j’apprends… Et je me retiens d’ajouter : le français québécois existe, n’en ayez pas honte, c’est à nous d’apprendre en arrivant ici… mais je ne veux pas trop en faire car on reproche souvent leur arrogance aux français.

    Quoi qu’il en soit, le français québécois que je découvre peu à peu, est très attachant, et je dis ceci autant dans sa version soutenue que familière, que je refuse de mépriser. Les parlés familiers font tous sourire, ici et là-bas, avec leurs accents plus ou moins marqués et leurs expressions savoureuses. Je ne pense pas que ce soit de la moquerie. Evidemment il ne faut pas réduire une langue à cela, mais ce serait tellement dommage de le dénigrer.
    Oui il y a des fautes de syntaxe et des tournures de phrases qui heurtent l’oreille… à Paris, Lille, ou Brive la Gaillarde aussi. Mais franchement, heureusement qu’on ne parle pas soutenu tous les jours, il manquerait une vraie saveur au multi-français. Et moi je me fais chaque jour une joie de découvrir ici un français cousin, qui me permet de percevoir celui avec lequel j’ai grandi sous une autre lumière.

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