De bon matin…

Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’avoir une discussion au sujet de la formule de salutation bon matin . C’est que cette expression est condamnée. On la trouve d’ailleurs sous la section anglicismes de la Banque de dépannage linguistique de l’OQLF. Certes, utiliser cette expression dans un contexte qui appelle le registre soigné équivaut à mettre sa cravate à l’envers, car c’est désobéir à une règle établie. Mais jouons le jeu aujourd’hui de pousser un peu plus avant la réflexion quant à la règle elle-même.

Je n’ai pas l’intention de m’étendre sur la manière dont on voit les anglicismes au Québec, puisque j’ai déjà dit tout ce que j’avais à dire à ce sujet. Parlons donc du cas particulier de bon matin.

C’est apparemment un calque de la forme anglaise good morning. Je suis très critique quant aux origines anglaises si facilement identifiables. Il faut s’en méfier. Mouche à feu, par exemple, qui est considéré comme un anglicisme dans le Multidictionnaire, ne peut en être un, puisqu’il est attesté au Québec depuis la fin du XVIIième siècle. Et Bonhomme sept-heures, comme je l’ai déjà dit, ne peut être une déformation de bone setter. Toutefois,  je ne trouve aucun argument qui contredirait le fait que bon matin est un anglicisme.

C’en est donc un. Soit.

Et alors?

Ceux qui critiquent les anglicismes amènent généralement l’argument que ces derniers ne doivent pas remplacer des mots français déjà existants. Je n’adhère pas complètement à cette manière de penser, mais je la comprends. Quelle expression déjà existante la formule de salutation bon matin remplace-t-elle? Ça ne peut être bonjour, puisque ce mot s’emploie à n’importe quel moment de la journée. Bon avant-midi, peut-être? J’en doute. Matin et avant-midi n’ont pas le même sens. Si je dis à un ami que je lui téléphonerai demain matin, ce n’est pas la même chose que si je lui dit que je le ferai demain avant-midi. Si la différence entre les deux n’est pas précisément définie, elle existe néanmoins.

La forme bon matin ne remplace donc pas une autre forme française déjà existante.

La journée québécoise est généralement divisée de la manière suivante: matin, avant-midi, midi, après-midi, soir, nuit. On peut souhaiter « bon avant-midi », « bon midi » (à la limite!), « bon après-midi », « bonsoir », « bonne nuit »… mais pas « bon matin ». Parce que bon matin vient de l’anglais. Encore heureux que les Anglais n’aient pas décidé de parler de beforenoon, car on se serait fait anglicismer (sic) le québécisme avant-midi en moins de deux! Et encore heureux que les Français emploient eux aussi bon après-midi, ce qui sauve cette expression de l’opprobre causée par sa ressemblance avec good afternoon…

Bon matin, c’est une petite marque de complicité. C’est une petite soupape, un petit clin d’œil entre lèves-tôt. Souhaiter « bon matin » à quelqu’un, c’est comme lui dire « Je ne trouve pas non plus facile de commencer ma journée si tôt. Vous n’êtes pas seul. Gardons le sourire!» On a besoin de ces petites connivences. Elles ont une grande utilité: elles servent de ciment social…

Chaque matin qu’tu vois
C’est un matin qu’tu r:verras plus
Chaque matin qu’tu vois
C’est un matin qui r’viendra plus
C’est pour ça qu’c’est drôlement bien
De s’dire bonjour et bon matin
Chaque matin qu’tu vois
C’est un matin qu’tu r’verras pas…

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12 réponses à De bon matin…

  1. Catherine Lachance dit :

    Très bon billet encore une fois!

  2. Victor dit :

    Si ça continue, on n’aura bientôt plus de droit de dire «je vous aime», parce que ça serait devenu un calque de l’anglais «I love you».

    Quel désespoir!!!

    Pourquoi ne peuvent-ils pas admettre que «bon matin» est aussi approprié le matin et inapproprié le reste de la journée que «bonsoir» l’est en soirée mais pas le reste de la journée, et laisser faire ce que font les anglais de leur côté???

    Et c’est souvent sur ce genre d’absurdités que butent les étudiants en enseignement et qui ruinent leurs efforts et leur confiance pour maîtriser le français – ce qui soulève des railleries apocalyptiques de la part des journalistes et des vox pop. Quelle misère!

    Je vous trouve d’ailleurs bien magnanime avec votre comparaison de la cravate à l’envers.

    Je trouve au contraire que c’est la règle elle-même – qui ressemble étrangement à une phychopathologie d’évitement obsessif et maniaque – qui représente bien la cravate à l’envers. Ça serait comme de décréter : «la cravate se porte toujours à l’endroit, mais s’il y a un anglais dans la salle, il convient alors de la mettre à l’envers».

  3. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je comprends votre commentaire au sujet de la cravate. C’est qu’on se trouve devant deux niveaux d’analyse: 1) le respect des règles du registre soigné, règles sociales dont la logique est bien relative et 2) la critique des règles elles-mêmes.

    J’ai souvent discuté avec des gens qui prenaient pour prétexte l’illogisme des règles du français pour justifier leur incapacité à écrire sans faute, voire leur choix de s’exprimer en anglais plutôt qu’en français. Cela ressemble plus à de la paresse intellectuelle qu’à de la critique constructive. Surtout que ces gens ne se contentent habituellement pas de critiquer des règles particulières. Ils critiquent plutôt le tout, comme un ensemble, des règles de morphologie verbale aux règles de syntaxe, en passant par les règles lexicales. En fait, souvent, ces gens ne critiquent que les règles qu’ils maîtrisent mal…

    La difficulté lorsque, comme moi, on appartient à l’école descriptive, c’est de démontrer que les critiques formulées s’appliquent à des règles spécifiques, non pas au principe de norme lui-même. Vous remarquerez que, dans les billets où je critique les règles, je fais toujours attention pour dire que ce n’est pas la norme que je critique, mais bien une règle précise. Et que tant que les ouvrages de références condamneront cette règle, elle sera considérée comme une faute, que l’on soit d’accord ou non. Cette précision me permet de répondre à ceux qui me reprocheraient d’être soixante-huitarde et d’interdire d’interdire.

  4. Claude Mongrain dit :

    « Bon matin, c’est une petite marque de complicité »
    Non, « bon matin » c’est radin.
    Pourquoi souhaiter que ce soit bon rien qu’une petite partie de la journée ?
    En français, nous n’avons pas d’équivalent parce que nous n’en n’avons pas besoin. Nous avons bonjour, bonsoir, ce qui répond à tout ce que nous voulons souhaiter.
    Chaque fois que j’entends « bon matin » ça me rappelle toujours l’avoir entendu de la bouche d’Américains avec leur « good morning » à qui mieux mieux. Et j’ai remarqué que ceux qui utilisent cette expression sont des gens qui attrapent bien facilement tous les anglicismes et toutes les expressions fautives à la mode. Ce sont ceux qui s’éloignent du son et de la pensée française. Ils pensent faire mieux que « bonjour », mais ils ne savent pas comment. Alors ils copient les Américains en pensant que ça nous fera plaisir. Mais ils se trompent. Moi ce qui me fait plaisir ce n’est pas d’entendre une copie de ce qu’on entend aux États-Unis. Ça me fait dresser les poils à chaque fois. Ce n’est pas interdit de dire « bon matin ». Comment interdire à qui que ce soit de préférer l’esprit d’une autre culture à celui de la sienne ?

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Vous êtes bien bon de pouvoir ainsi déterminer, hors de tout doute et, probablement, sur la base de votre expérience personnelle, les besoins de tous les locuteurs francophones…

  6. Xavier dit :

    l’attitude réactionnaire de certaines autorités me donne la nausée. À voir des calques partout, ils contribuent à l’appauvrissement de la langue par sa fossilisation.
    Soit, on pourrait débattre que « bonjour » est parfaitement acceptable à la place de « bon matin » (je ne suis pas d’accord, mais peu importe). Mais je dis: et alors? Avoir deux expressions acceptables pour désigner une réalité est une bonne chose (sauf dans les domaines spécialisés, mais c’est une autre histoire), surtout quand on sait que, pour bien écrire, il faut savoir éviter les répétitions.
    Bon, de toute façon, j’imagine que ces vieux réactionnaires vont finir par prendre leurs retraites éventuellement. Espéront que leurs efforts incessants pour fossiliser notre langue n’aura pas fait trop de dégats que la prochaine génération sera plus visionnaire.

  7. Il faut distinguer d’une part « bonjour » et « bonsoir », et d’autre part « bon après-midi », « bonne soirée » et « bonne nuit ». Les premiers sont des formules de salutation quand on rencontre quelqu’un. Les seconds sont des souhaits formulés quand on le quitte. Cette différence est clairement sentie chez tous les locuteurs francophones.
    Ce qu’on reproche à « bon matin », c’est d’être utilisé comme formule de salutation, à l’arrivée. C’est ça qui est nouveau dans la langue. Depuis toujours, les anglophones sont obligés de dire de quelle partie de la journée ils parlent quand ils veulent dire « bonjour » (« good day » est très rare). C’est une différence de longue date entre les deux langues. À mon avis, l’origine de « bon matin » est que des francophones, en contact avec l’anglais, ont senti le besoin de préciser le moment de la journée dans leur salutation comme on fait en anglais. Est-ce que c’est répréhensible? J’imagine que non. Mais on ne peut nier que c’est une influence de l’anglais, et que « bonjour! » est tout aussi beau que « bon matin! » pour saluer quelqu’un le matin. Rendu là, c’est subjectif. J’imagine que bien des gens ont trouvé l’idée bonne puisqu’ils l’ont adoptée. Pour eux, cette expression revêt une connotation particulière que n’a pas « bonjour ».
    L’« étymologie » ou plutôt l’origine que je propose ici est très intuitive, peut-être qu’une étude démontrerait que j’ai tort, mais il ne faut pas croire que les linguistes ne déclarent pas qu’un expression est un anglicisme sur la simple base d’une ressemblance formelle entre les deux langues, il ne faut pas être simpliste non plus. Le fait que l’expression « bon matin » soit si récente et qu’elle n’existe qu’au Québec donne pas mal de poids à l’idée que c’est une influence de l’anglais.

  8. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je ne crois pas avoir écrit que je remettais en question l’origine de l’expression…

  9. Hugo dit :

    Excellent commentaire de M. Lavallée! Il y a en effet une distinction à faire entre les formules de salutation quand on rencontre une personne et les souhaits formulés quand on la quitte. Jusqu’à récemment, on n’a jamais salué quelqu’un en disant «Bon matin» en français. Maintenant, le Canada français fait exception en raison de l’influence de l’anglais. D’ailleurs, toutes les langues romanes ont évolué de cette façon. Pour saluer quelqu’un en début de journée, on dit «Buenos días», «Buongiorno», «Bom dia», «Bon dia» et «Bună ziua» (en espagnol, en italien, en portugais, en catalan et en roumain), alors que dans la plupart des langues germaniques on utilise la formule avec «matin». Personne n’a imposé ou interdit l’un ou l’autre. Les langues ont évolué de cette façon. Au Québec/Canada français, sous l’influence de l’anglais, la langue française se créolise. C’est pourquoi beaucoup de francophones des autres continents ont de la difficulté à nous comprendre, de la même façon que nous avons de la difficulté à comprendre le créole haïtien. On pourrait faire une longue liste de mots français qui sont utilisés avec un sens anglais, mais «bon matin» n’est qu’un exemple récent qui s’est rapidement répandu dans toutes les couches de la société québécoise et canadienne (en particulier, à cause des médias) en raison de notre méconnaissance de la langue française et de l’influence de l’anglais, mais surtout parce que certains n’acceptent tout simplement pas les critiques constructives quand il est question de langue (et d’autres choses).

  10. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Cher Monsieur, vous connaissez bien mal le concept de créole en général et l’histoire du créole haïtien en particulier pour croire qu’on peut le comparer avec le français du Québec. Je vous invite d’ailleurs à lire une réponse que j’ai fait à Mathieu Bock-Côté à ce sujet : http://www.entouscas.ca/2014/07/de-la-creolisation-du-francais-quebecois/

  11. Hugo dit :

    Je suis certain que vous aviez compris que je n’utilisais pas «créoliser» au sens littéral. Et vous savez également que si les Canadiens français et les Québécois continuent d’utiliser des tournures non idiomatiques, et de parler ou d’écrire en «traduidu», aucun francophone ou francophile ne nous comprendra en France, en Belgique, en Suisse, en Côte d’Ivoire, en Nouvelle-Calédonie, en Guinée française, en Martinique, au Liban, à Madagascar, aux Seychelles, au Sénégal, etc.

    Nous parlons une langue internationale présente sur cinq continents. Les différences régionales, c’est bien, mais l’isolement linguistique total n’est pas la solution!

  12. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Il se trouve que je fais ma thèse de doctorat sur le créole haïtien, alors je ne suis pas certaine de comprendre le sens non-litéral du mot. Par ailleurs, non, je ne « sais pas », toute linguiste spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois que je sois. Je ne répondrai pas plus outre, car je vous invite à lire l’entièreté de mon blogue. Vous serez alors plus au courant de ce que je sais.

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