De l’invariabilité en français (ou de la fois où le masculin a cessé de l’emporter sur le féminin)…

Le français du Québec est différent du français de France à bien des égards. Certaines différences sont inconscientes et témoignent d’une évolution linguistique parallèle, alors que d’autres sont conscientes et témoignent plutôt d’une évolution dans la société. La féminisation des titres est un exemple de différence consciente. Au Québec, on dit madame la Ministre et non madame le Ministre, et la mairesse n’est pas la femme du maire, mais bien celle qui occupe le poste. Cette tendance à la féminisation des titres nous a même valu les commentaires négatifs de feu Maurice Druon, qui prétendait que, bien que parlant un français attachant et pittoresque, les Québécois n’avaient pas voix au chapitre quant à l’élaboration de la norme. Joanne Hubert et Denyse Octeau ont très bien résumé la situation dans cet article (pdf).

Je suis très fière de ma société. Je suis très fière qu’elle soit à ce point avancée quant à l’égalité entre les hommes et les femmes. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié cet article que la sexologue Jocelyne Robert a publié dans le Nouvel observateur au sujet du nom des femmes françaises qui change au gré des maris…

Mais dire qu’une auteure n’est pas un auteur, qu’une présidente n’est pas un président ou qu’une chercheuse n’est pas un chercheur, ce n’est pas la même chose que dire que les étudiants sont des étudiantes et des étudiants, ou que les Québécois sont des Québécoises et des Québécois.

C’est qu’il existe une forme invariable en français.

Pour bien comprendre là où je veux en venir, il importe de comprendre le concept de marque en linguistique. Je dirai brièvement que la marque est un symbole utilisé pour faire des oppositions. Par exemple, le -s, en français, est la marque écrite du pluriel. S’opposent donc deux formes: la forme marquée, qui est au pluriel et qui s’écrit avec un -s, et la forme non marquée, qui est au singulier et qui s’écrit sans -s.

En français, la marque écrite* du féminin est le -e final. La forme non marquée, sans le -e, est donc au masculin. Mais cela ne s’arrête pas là. Prenons les phrases suivantes:

La tarte que j’ai mangée était très sucrée.
Le gâteau que j’ai mangé était très sucré.

Dans la première phrase, le mot mangée possède la marque du féminin, alors que dans la deuxième, mangé possède la non-marque, qui symbolise le masculin. Jusqu’ici, tout va bien. Mais prenons une troisième phrase:

J’ai mangé une tarte très sucrée.

Ici, mangé est non marqué. Mais il n’est pas au masculin. Il est invariable. C’est donc dire qu’en français, la forme non marquée, en plus de symboliser le masculin, symbolise également l’invariabilité.

Que fait-on, donc, quand les deux genres sont présents? La règle généralement admise est que le masculin l’emporte sur le féminin. Cette règle a été énoncée par des grammairiens misogynes de l’époque où les femmes n’avaient encore que très peu de valeur. Elle est très irritante, surtout au Québec. Ce caractère irritant est à l’origine de tout le mouvement de doublement des formules, d’explicitation du féminin, qui sert, justement, à montrer que le masculin ne l’emporte pas. Mais qui donne des phrases d’une lourdeur démesurée.

Je propose une nouvelle formulation: il y a invariabilité en genre lorsque les deux genres sont présents. Le résultat est le même que si l’on dit que le masculin l’emporte, mais l’explication est plus logique. Car si l’on admet que mangé dans « J’ai mangé une tarte. » n’est pas au masculin, mais invariable, on pourrait très bien dire que mangés dans « La tarte et le gâteau que j’ai mangés… » porte seulement la marque du pluriel et est invariable en genre.

Cela résoudrait bien des problèmes et rendrait les discours moins lourds. Cette manière de doubler les formules en explicitant les deux formes non seulement alourdit les phrases, mais, en plus, elle est non grammaticale. Car elle ne peut s’appliquer dans tous les cas. En effet, elle est impossible avec la phrase suivante:

J’ai consulté une grammaire et un dictionnaire, mais aucun ne m’a donné de réponse satisfaisante.

On ne peut évidemment pas dire « aucune et aucun ne m’a donné… ». Même chose si l’on parle, par exemple, d’un groupe composé d’une seule étudiante et de neuf étudiants.  On dira difficilement « l’étudiante et les étudiants… ». On ne dira pas non plus « cette voiture est à elle et à lui » au lieu de dire « cette voiture est à eux ».

L’invariabilité en genre lorsque les deux genres sont présents règle bien des problèmes: elle démisogynise (sic) la langue, sans l’alourdir ni la rendre bancale.

Plus besoin, donc, de parler des étudiantes et des étudiants, des Québécoises et des Québécois, des travailleuses et des travailleurs, etc. On pourra parler des étudiants, des Québécois et des travailleurs, tout simplement. Les liseurs de nouvelles et les faiseurs de discours ne s’en porteront que mieux!


* Je précise qu’il s’agit de la marque écrite, car, à l’oral, la marque du féminin est la consonne finale prononcée, le -e muet étant… muet.

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8 réponses à De l’invariabilité en français (ou de la fois où le masculin a cessé de l’emporter sur le féminin)…

  1. Gilbert Dion dit :

    Merci beaucoup pour cet éclaircissement et ce concept d’«invariabilité en genre» qui permet de désencombrer la langue des susceptibilités de tout un chacun (et de toute une chacune? 😉

  2. Michel Sardi dit :

    Illuminant. (Illuminante?)

  3. Gilbert Dion dit :

    J’ai oublié de fermer ma parenthèse…

  4. Amen, Anne-Marie, amen. Ce billet est d’une logique et d’une limpidité inattaquables. À croire que j’en suis l’auteur! (Je blague, bien sûr.)

    Autant je suis agacé par ces gens, des politiciens en particulier, qui emploient systématiquement « Québécoises, Québécois », « Canadiennes, Canadiens » ou « citoyennes, citoyens » (allô Gilles Duceppe!, allô Paul Martin!), autant je suis mal à l’aise avec le jugement de valeur dont est porteuse la régle disant que le masculin « l’emporte » sur le féminin. La voie de sortie que tu nous offres ici est donc fort bienvenue!

    Je précise néanmoins qu’il m’est arrivé de privilégier et de recommander l’emploi du générique féminin, par exemple lorsque j’ai traduit ou révisé des documents se rapportant à un programme d’études en sciences infirmières, où 90 ou 95 pour cent des étudiants sont des… étudiantes. Il me semblait que l’emploi du nom féminin « étudiante(s) » était plus respectueux de la réalité que l’aurait été l’emploi du générique masculin.

  5. Catherine Lachance dit :

    Sais pas pourquoi ça me fait sourire à matin… 😀

  6. etienne dit :

    Voilà qui est dit et bien dit.

  7. J’approuve à 100% ton article, Anne-Marie. Cette vision du genre a probablement plus de chance d’être adopté un jour que celle où il faut rajouter une volet de mathématiques à l’étude des sujets collectifs!

    L’utilisation du féminin pour représenter un sujet collectif indéfini (comme dans le document de Frédéric) a toujours soulevé un certain malaise chez moi. Ça me donne l’impression que la part masculine dans ce collectif semble d’emblée exclue.

  8. Marc. Etienne Deslauriers dit :

    Un p’tit retour sur le sujet pour mentionner un article dans LeDevoir de cette fin de semaine (16 juin 2012) qui propose de privilégier les règles d’agencement, ou l’accord de proximité : un adjectif s’accorderait en genre avec le substantif qui le précède immédiatement (dans le cas de deux substantifs, ou plus, coordonnés mais de genres différents).

    http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/352348/on-ne-peut-etre-neutre

    Évidemment, ça ne touche pas vraiment la question abordée dans ce billet, soit ces « étudiants et étudiantes », « Québécoises et Québécois » que certains voient alourdir nos discours, mais ça ajoute un outil de plus à la féminisation de notre langue, ce qui n’est pas rien.

    À ce sujet, j’apprécie aussi la formulation de notre blogueuse préférée, certainement plus élégante que l’affreux masculin-qui-l’emporte-toujours-sur-le-féminin des dinosaures grammairiens. Mais cela ne suffit pas à effacer la malaise qui persiste à voir « disparaître » le féminin dans une invariabilité qui demeure, à toutes fins pratiques, du masculin.

    Personnellement, je préfère continuer de recourir aux doublons genrés, quand bien sûr aucun terme épicène n’est disponible, lorsqu’on fait référence à des personnes qui forment les sujets d’une action ou d’une décision mentionnée dans la phrase, et plus encore si on s’adresse à elles ou à leur mémoire.

    Mais, au final, la règle de la fluidité du ton est souvent celle qui, ultimement, l’emporte…

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