De la noblesse des bobettes, et des régionalismes du Petit Robert…

Ça y est! Jouez hautbois, résonnez musettes: bobettes sera inclus dans le Petit Robert 2013! Il a gagné ses « lettres de noblesse », si l’on en croit Marie-Claude Girard.

Comprenons bien. Je n’ai rien contre le fait que le Petit Robert inclue des québécismes dans sa nomenclature. C’est le signe d’une évolution dans l’attitude linguistique: on commence peu à peu à reconnaître la variation. Il était temps. Mais si l’inclusion des québécismes dans les dictionnaires européens symbolise une ouverture, la manière de présenter ces québécismes et la manière qu’ont les Québécois d’interpréter cette présentation perpétuent plusieurs idées reçues qui nuisent à l’image de la langue au Québec.

D’une part, contrairement à ce que l’on peut croire, le Petit Robert n’a pas accepté bobettes. Il l’a répertorié, suivant une tendance enclenchée depuis quelques années. Comme on peut le lire dans la préface:

[…] l’objectif du Nouveau Petit Robert n’a pas varié : c’est la description d’un français général, d’un français commun à l’ensemble de la francophonie, coloré par des usages particuliers, et seulement lorsque ces usages présentent un intérêt pour une majorité de locuteurs.

Je reviendrai prochainement sur cette notion de français général commun à l’ensemble de la francophonie, qui est, à mon sens, une belle fable. Je veux ici attirer l’attention sur le fait que, selon les auteurs du Petit Robert, les usages particuliers « colorent » ce français général, et seulement s’ils « présentent un intérêt pour une majorité de locuteur ». Le choix des régionalismes (c’est ainsi que les québécismes sont interprétés dans le Petit Robert, car, n’est-ce pas, le Québec est une « région ») à inclure dans la nomenclature est donc très subjectif. De plus, il ne relève aucunement d’une prise de position normative:

Ces données ne prétendent pas remplacer les descriptions spécifiques et plus exhaustives des belgicismes, helvétismes, québécismes, africanismes, antillanismes, maghrébinismes, etc., et encore moins se substituer à des dictionnaires du français décrivant l’usage et la norme de cette langue dans une communauté sociale donnée. (Préface, NPR 2011)

D’autre part, le Petit Robert ne s’en cache pas, il décrit « fondamentalement une norme du français de France » (Préface), et inclure « certains régionalismes, de France et d’ailleurs » fait partie de la volonté de

[…] souligner qu’il existe plusieurs « bons usages », définis non par un décret venu de Paris, mais par autant de réglages spontanés ou de décisions collectives qu’il existe de communautés vivant leur identité en français.

Cette intention est louable, mais le contenu même du dictionnaire et la manière dont sont traités ces « régionalismes » la contredisent. En effet, on se rappellera, par exemple, qu’en 2008, le mot guidoune a été inclus dans le Petit Robert à la suite d’un concours radiophoniqueGuidoune, donc, a « gagné »! Cette façon de voir, qui veut que les québécismes doivent « gagner » un quelconque concours pour « mériter » de figurer dans le dictionnaire, m’irrite énormément. C’est comme si le Roi dictionnaire choisissait, parmi la plèbe lexicale, les mots qui méritent de gravir les échelons. Est-ce que kiffer, teuf et calendos, qui sont, dans les faits, des francismes familiers, mais qui sont présentés sans marque régionale, ont dû faire autant de courbettes pour se mériter une place  dans le dictionnaire? J’en doute fort. Cela ressemble beaucoup plus à un « décret venu de Paris ». Hors de Paris, donc, point de salut, puisque tous les mots qui n’y sont pas employés sont considérés comme des régionalismes.

Bobettes n’a jamais été un « mauvais mot ». Il est employé depuis longtemps en registre familier au Québec, où le français est langue maternelle. Lorsqu’il sera inclus dans le Petit Robert, il n’en sera ni meilleur, ni plus noble. Ce sera toujours un mot appartenant au registre familier qui fait référence à un vêtement tabou.

Qu’on se le dise, donc: parler de ses bobettes en public sera toujours mal vu, que le mot soit dans le dico ou non…

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2 réponses à De la noblesse des bobettes, et des régionalismes du Petit Robert…

  1. Paul Gutman dit :

    Et que dire de notre habitude de dire « culottes » au lieu de « pantalons »? Chez nous cet usage est normal, mais en France, ils le trouvent comique ou bizarre. Doit-on proscrire cet usage, tout simplement parce qu’il n’est pas connu en France? Il y en a qui vont dire « Oui. » Je ne suis pas d’accord.

  2. Justin Fisch dit :

    Je trouve cette discussion fort intèressante. À l’école et à la maison, quand j’ai apris a compter en français, on m’a enseigner quand comptant pas dix, passé cinquante, c’était mieux fait avec: soixante, septante, octante, nonante… En direct contraste au « français standard » du Petit Robert. Comme régionalisme, le Petit Robert les souligne ainsi, et très précisément.

    Par exemple, septante est décrit de cette forme ci: VX ou RÉGION. (Belgique, Suisse, est de la France, Vallée d’Aoste, R. D. du Congo, Rwanda). La description de nonante est très similaire.

    Parfois, le Robert ne reconnait pas « octante » dans son répertoire. Au lieu, il reconnait « huitante », nottant que c’est un régionalisme suisse.

    Même si « huitante » peut être plus répandu que « octante », comment expliquer ce que les belges, les aostiens, les congolais, et les rwandais (ainsi que certains acadiens) utilisent pour dénoter 80?

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