Des variétés, des registres et des français standards…

(Note: ce billet a été publié dans l’ouvrage Les meilleurs blogues de science en français, éditions MultiMondes.)

La figure suivante illustre les relations entre les registres de langue et les variétés de langue (je remercie chaleureusement mon ami Jean-François Smith pour le travail graphique et j’affirme haut et fort qu’être amie avec des geeks est payant à bien des égards…!).

La flèche de gauche symbolise les registres. On remarquera que plus le registre est familier, plus les variétés de langue s’éloignent les unes des autres, et inversement. C’est donc dire qu’il y a beaucoup plus de différences entre les variétés de langue en registre familier qu’il n’y en a en registre soigné.

Tous ceux qui ont déjà vécu un problème de communication avec un Français acquiesceront: il suffit de passer du registre familier au registre soigné pour que le problème disparaisse. Si je dis « Je tripe ben raide sur cette toune-là! », il se peut qu’un Français n’arrive pas à saisir le sens de mon propos, alors que tout sera limpide si je dis « J’aime énormément cette chanson! ». Cette situation peut stimuler l’insécurité linguistique des gens qui y sont fragiles. En effet, il est facile d’interpréter le phénomène en se disant que pour qu’un Français comprenne un Québécois, il faut que ce dernier « parle bien » (le registre soigné étant mélioratif). Mais si le Français comprend mieux, ce n’est pas parce que le Québécois a « bien parlé ». C’est simplement parce que triper, ben raide et toune ne font pas partie du lexique interne du Français, contrairement à aimer, énormément et chanson. De la même manière, un Québécois pourrait avoir de la difficulté à saisir « J’ai kiffé la teuf! », alors que « J’ai beaucoup aimé la fête! » ne pose aucun problème.

Autre chose importante à remarquer dans la figure: les flèches illustrant les variétés de langues en registre soigné ne se touchent pas. Les variétés de langue se ressemblent donc dans ce registre (puisque le registre soigné est plus fixe, car plus proche de l’écrit), mais elle ne se confondent pas en une unité. Il n’y a donc pas un seul registre soigné en français, mais bien plusieurs.

C’est que la langue est un système. Un élément du registre familier influence les éléments des autres registres. Illustrons cela avec une exemple concret. Comme il s’agit, justement, d’un exemple servant à démontrer mon propos, on me pardonnera la généralisation abusive (les Français, les Québécois). 

Prenons les mots grafigner et égratigner. En français québécois, ces deux mots coexistent: le premier appartient au registre familier, alors que le second est plus soigné. En français hexagonal*, par contre, le mot égratigner est employé à tous les registres. Dans l’esprit de la majorité des Français, le mot égratigner n’est ni soigné, ni familier. Il est neutre, puisqu’il peut s’employer dans toutes les situations. Il n’en est pas de même pour les Québécois, qui réservent égratigner pour les situations qui appellent le registre soigné. C’est donc dire que même si le mot égratigner appartient à la fois au français hexagonal soigné et au français québécois soigné, ces deux registres soignés ne sont pas identiques. Grafigner change la donne, et fait en sorte que les Québécois perçoivent égratigner différemment.

La même analyse pourrait se faire, toute chose étant égale par ailleurs, avec les couples menterie / mensonge et placoter / bavarder.

Ce phénomène joue un rôle quant à la perception qu’ont les Québécois du français hexagonal. Entendant les Français utiliser égratignermensonge, ou bavarder dans des contextes où, eux, auraient utilisé grafigner, menterie ou placoter, beaucoup de Québécois concluent que les Français « parlent mieux ». Mais il n’en est rien. Si je voulais tomber dans le panneau des jugements de valeurs, je pourrais même dire que le français québécois, possédant deux mots pour le même concept, est ici plus riche que le français hexagonal, qui n’en possède qu’un.

J’ai parlé récemment du Petit Robert qui affirmait décrire « un français général, […] commun à l’ensemble de la francophonie ». J’ai dit que ce français était une belle fable. Je serai aujourd’hui un peu plus nuancée. En effet, il est impossible pour moi d’affirmer hors de tout doute que ce français général n’existe pas.

Ce que je peux affirmer, par contre, c’est qu’à ma connaissance, aucun ouvrage de référence ne réussit à décrire ce français général (que certains appellent également le français standard). Tous ont une base franco-française. Le Petit Robert ne s’en cache d’ailleurs même pas, affirmant, dans sa préface, qu’il décrit « fondamentalement une norme du français de France ».

Pour décrire ce français standard partagé par toute la francophonie, il faudrait mener une large étude pan-francophone qui viserait à déterminer quels sont les points communs à toutes les variétés de français. Vaste programme, difficile à réaliser. Dès le départ, dans la description du projet, on achopperait sur la définition de francophonie, concept qui varie selon les angles d’analyse. Une fois cet écueil surmonté, il s’agirait ensuite de déterminer de quelle manière on décrit ce français. Inclut-on seulement les points communs ou rend-on également compte des particularités, quitte à les identifier d’une marque d’usage? Et si l’on choisit la seconde option, doit-on inclure toutes les formes particulières de toutes les variétés de français? Et tenter de faire loger tout cela dans un livre papier d’un seul volume?

La lexicographie est un domaine très complexe. Mon but ici n’étant pas d’en décrire tous les tenants et aboutissants, je me contenterai de seulement mettre en relief le fait que la description de ce français standard commun à la francophonie, si ce français existe concrètement, serait une entreprise colossale. Et elle n’a, jusqu’à ce jour, jamais été tentée.

On aura compris que ce qui me dérange dans cette idée de français standard commun à l’ensemble de la francophonie n’est pas le fait qu’il soit standard, mais bien le fait qu’il soit commun. Car le standard existe bel et bien, puisque le non-standard est attesté. Mais y a-t-il un seul standard? Et s’il en existait plusieurs? Et si chacune des variétés de français possédait son propre standard? Cela donnerait à peu près ceci:

Les standards de chacune des variétés de langue, qui correspondent plus ou moins aux registres soignés, se ressemblent, mais ne sont pas identiques. Cette interprétation n’est pas très originale, car elle correspond à la manière qu’ont les anglophones d’interpréter les relations entre les différentes variétés d’anglais. On a, en effet, l’anglais américain standard et l’anglais britannique standard, pour ne mentionner qu’eux.

La description du français standard n’est donc pas impossible si l’on tient pour acquis qu’il en existe plus d’un. Il suffirait, dès lors, que chacune des variétés de français possède sa propre description.

On passe alors du domaine de la fable à celui de l’utopie…



*Sauf au Sud et au Sud-Est, où, selon le Petit Robert, grafigner est également présent.

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7 réponses à Des variétés, des registres et des français standards…

  1. Jon Tremblay dit :

    Encore une fois, un excellent article !!!! À Minneapolis en septembre, il y aura la « FrancoFête 2012 » où je donnerai une séance sur le français canadien. J’aimerais utiliser ton article là. En effet, j’aimerais t’inviter à l’évènement. -j

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Tu peux le prendre, ça me fait plaisir!
    Je doute pouvoir me rendre à Minneapolis en septembre, par contre…
    Au plaisir! :-)

  3. Merci Anne-Marie ! Si t’es bilingue, y’a un article en anglais sur mon site sur cette page ( http://toutcanadien.com/2-Production/1-News.htm ) intitulé « The French Language in America 1885 ». Il suffit de défiler vers le bas un brin pour le trouver. Y’a un lien là derrière le mot « article » pour télécharger le document en format .pdf. En tout cas, je crois que tu trouveras très intéressantes les trouvailles de ce prof originaire de l’état de Wisconsin à cette époque-là.

  4. Bruno Falardeau dit :

    Curieusement, je suis d’accord avec vous 😉

    Personnellement, je ne consulte jamais le Petit Robert, ne serait-ce que par principe.

    Toute est une question de registres et de conscience linguistique. Le français québécois est immensément plus riche que le français européen et c’est ce qui fait de nous des locuteurs beaucoup plus polyvalents. Il faut seulement éviter de diaboliser la langue soignée au passage.

    L’exemple de «grafigner» et «égratigner» est particulièrement bien choisi, mais je persiste à dire qu’il y a un certain rejet presque généralisé du registre soigné au Québec; registre parfois nécessaire dans certains contextes, sinon plusieurs.

  5. Charles Gill dit :

    Ce billet est du bonbon! Je suis très content de découvrir ce blogue! Enfin une explication simple pour expliquer certains complexes…

  6. Celine Turcotte dit :

    à Bruno Falardeau

    Sur quelle base tu peux dire que notre langue est plus riche que le français « européen »? Est-ce que tu connais le langage familier « hexagonal », belge et suisse?
    Et aussi, « certains contextes, sinon plusieurs », ça ne veut rien dire…

    Merci pour l’article Anne-Marie!

  7. Amélie dit :

    Décidément, ta vision de la langue française m’éclaire toujours autant. Merci!

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