De la gastronomie italienne et du français québécois…

Récemment, je suis tombée sur le site de l’émission française The Voice: la plus belle voix française, sur lequel, en plus du titre qui est en anglais, on trouve les onglets News, The Voice Tour, et Coach & Talents. Ma réaction rationnelle a été celle que j’ai habituellement quand je me trouve devant des emprunts lexicaux: les emprunts lexicaux ne mettent pas une langue en danger. Ma réaction émotionnelle, cependant, a été la même que celle de bien des Québécois: « Ben oui, c’est ça, comme si y’avait aucun mot français de disponible! »

J’ai souffert de cette contradiction intérieure. D’un côté, je me bats depuis longtemps pour démontrer que la condamnation systématique des anglicismes ne mène à rien. Mais, de l’autre, je juge négativement les Français qui semblent incapables d’utiliser autre chose que des mots anglais. C’est en discutant avec mon Italien personnel que j’ai, je crois, trouvé une piste d’explication. Je dis piste d’explication, car mon échantillon est trop restreint et mon état de la question trop inexistant pour me permettre de prétendre à quoi que ce soit d’autre…

En italien, il y a beaucoup d’emprunts directs à l’anglais. Pour les Italiens, par exemple, un ordinateur est un computer, une souris d’ordinateur est une mouse, le temps plein est du full time et le temps partiel, du part time. Et j’en passe. Les Italiens ne se sentent aucunement menacés par cette intrusion de l’anglais dans leur langue courante. Là où les Québécois verraient un signe de colonisation, les Italiens ne voient que des emprunts normaux.

Par contre, les Italiens jugent négativement les grandes chaînes de restauration rapide américaines comme McDonald’s. Un Italien qui va chez McDo est un italien colonisé. Bien qu’au Québec aussi McDo soit critiqué, ce n’est pas pour les mêmes raisons. Ici, si McDo est critiqué, c’est parce qu’on y vend de la nourriture de piètre qualité. D’ailleurs, les Québécois critiquent également les chaînes québécoises Asthon et La belle province. Mais personne, au Québec, ne se sent colonisé à manger un bigmac. On se sent certes un peu coupable et, après, on le regrette amèrement, mais cela n’a rien à voir avec le fait que le bigmac soit le produit d’une grande chaîne américaine. C’est parce que c’est de la malbouffe, tout simplement.

Mon hypothèse: tout est question d’identité. Les Italiens accordent une très grande importance à leur gastronomie. Leur identité est construite autour de cette gastronomie. Pour beaucoup d’Italiens, on ne mange bien qu’en Italie. Tout ce qui vient d’ailleurs est douteux, et tout ce qui vient des États-Unis est mauvais*. Un Italien qui s’abaisse à aller manger chez McDo est un italien déchu. Il a succombé à la nourriture de masse. Il est colonisé.

Fait intéressant à noter: Starbucks n’a pas fait son entrée en Italie. Le café américain n’a pas réussi à concurrencer le café italien. Ce serait impensable.

Comme ce serait impensable d’avoir, au Québec, une émission de variété qui porterait un titre anglais. Ici, ce n’est pas la gastronomie qui est la pierre angulaire de l’identité, c’est la langue. Ici, ce n’est pas le McDo qui est perçu comme une menace, ce sont les mots anglais. Ici, ce ne sont pas ceux qui mangent dans les grandes chaînes de restauration rapide américaines qui sont colonisés, ce sont ceux qui truffent leur discours d’emprunts directs à l’anglais. L’imaginaire québécois accorde beaucoup d’importance à la résistance au fait anglais, à la résistance à l’assimilation. Cette assimilation que les autorités britanniques ont ouvertement favorisée.

Au Québec, utiliser trop de mots anglais, c’est laisser le processus d’assimilation agir. Se défendre contre les mots anglais, c’est se défendre contre l’assimilation. Les émissions Roue de fortune et La guerre des clans n’auraient jamais été possibles si elles avaient conservé leur titre anglais. Mais Kampaï!, dont le titre n’est manifestement pas français, ne soulève aucune ire. C’est que la langue japonaise n’est pas une menace à l’identité québécoise, comme, probablement, les sushis ne sont pas une menace à la gastronomie italienne.

On parle donc d’identité. Et l’identité est tout sauf rationnelle. Cela explique peut-être ma vive contradiction interne. Mon cerveau a beau vouloir me convaincre que les mots anglais ne sont pas une menace, mes tripes me disent le contraire lorsque je vois le nombre de mots anglais que les Français et les Italiens acceptent.

J’ai donc un peu modifié ma manière d’interpréter les réactions devant les emprunts à l’anglais. Qu’on ne m’amène pas d’argument linguistique pour les condamner. Je les réfuterai un à un. Mais qu’on m’amène un argument identitaire. Celui-là, je l’accepterai. Il faut donc, dans la politique d’acceptation des mots d’origine anglaise, trouver un point d’équilibre, ce point à ne pas dépasser pour ne pas menacer l’identité québécoise.

Le problème, c’est que l’anglais au Québec est perçu de deux manières différentes. Il est soit la langue de l’envahisseur contre laquelle on doit se défendre systématiquement, soit la langue internationale, cette lingua franca qu’on n’a pas le choix de connaître et d’accepter, dans une certaine mesure, si l’on veut faire partie de la modernité. Il faut maintenir le mince équilibre entre les deux.

Maintenir le mince équilibre entre le rationnel et l’irrationnel, entre l’objectif et le subjectif, entre le cerveau et les tripes.

Complexe et douloureuse entreprise. J’en sais quelque chose…


*Mon Italien personnel, à son arrivée ici, était d’ailleurs bourré de préjugés gastronomiques. Comme beaucoup d’Européens, il croyait que toute l’Amérique du Nord mangeait mal. Je me suis employée à lui démontrer le contraire!

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6 réponses à De la gastronomie italienne et du français québécois…

  1. Catherine Lachance dit :

    Un très bon billet, comme toujours! Et ton premier paragraphe, c’est exactement ma réaction en lisant La ligne verte de Stephen King. J’ai compris pourquoi j’ai cette réaction-là en lisant le reste du billet. :)

  2. Intéressant, indeed!

    Quelque chose me chicotte, et je ne saurais dire ce que c’est exactement. Une considération de registre? Les emprunts dans le français québécois familier semblent tolérés, mais lorsque nous passons au registre neutre ou soigné, c’est une autre paire de manches. Ta contradiction ressentie ne tirerait-elle pas son origine de là?

    Par exemple, mes oncles unilingues n’ont jamais eu l’impression d’être assimilés en parlant de leurs outils, de mécanique automobile ou de sport. Pourtant, ils ne faisaient qu’emprunter des mots à l’anglais! (Wrench, drill, chain-saw, muffler, bumper, ignition, spark plug, puck, catcher, goaler, etc.)

  3. Yann dit :

    Billet fort intéressant. M’en vais le tweeter !

    L’idée de l’identité menacée est franchement intéressante, parce qu’elle explique parfaitement cette dichotomie entre réaction rationnelle et réaction émotionnelle que tu ressens, et que je dois probablement ressentir d’une façon ou d’une autre, peut-être dans une mesure moindre.

    De mon point de vue, l’usage de l’anglais, en français hexagonal, s’explique souvent par un effet de mode. Mode qui paraît parfois ridicule, mais qui ne date pas d’hier (il faudra que je cherche, un jour, notre plus vieux mot anglais). Stendhal en raffolait. Après tout, la proximité de l’Angleterre, de notre meilleur ennemi, fait que les échanges – lexicaux ou autres – sont monnaie courante. À cet égard, l’histoire du mot « humour » m’a toujours fasciné : le mot français est tombé en désuétude, est passé en Angleterre, nous est revenu enfin. Bref, les mots voyagent. On ne sait même plus à qui ils appartiennent, mais c’est parce qu’ils ne nous menacent pas, en effet. Je pense que les dernières tentatives ministérielles d’imposer « courriel » à la place de « mail » relevaient de la crainte identitaire. Pourtant, les choses se font paisiblement, d’elles-mêmes (en France en tout cas). Quel locuteur français a conscience d’utiliser un mot anglais quand il dit « hourra » que Jules Verne écrivait encore « hurrah » ? Il y a un processus d’assimilation qui se fait pacifiquement, insensiblement. Au reste, en écrivant ce commentaire, je me dis qu’on ne doit être fort peu, parmi les millions d’internautes, à nous demander pourquoi l’usage des guillemets anglais («  ») nous choquent alors que nous en avons de très beaux, des doubles chevrons («») qui intéressent fort peu les gens, lesquels se fichent de savoir s’ils sont français ou anglais.

    Mais, je pose la question benoîtement, naïvement. Comment se fait-il, au Québec, que l’anglais menace à ce point ? Je veux dire : comment cela est-il rendu possible (évidemment, je ne parle pas de géographie) ? Quels facteurs favorisent cette invasion lexicale ? En quoi est-elle regrettable ? L’identité ? Mais l’identité est variable, non ? Elle est soumise aux aléas du temps, de la géographie, de la démographie, etc., etc.

    Il reste que l’effet de mode dont je parlais au début de ce commentaire excessivement long est parfois insupportable. C’est simplement de mauvais goût. Ce n’est pas de l’invasion, ça ne menace pas mon identité, mais ça m’écorche la langue. The voice/La voix… Il y a un type qui a dû cogiter là-dessus, payé fort cher, pour trancher la question et se dire que cela faisait mieux, plus jeune, plus moderne. Mais, in fine, cette lexicalisation du problème n’est qu’une partie du problème. Plus que son nom, c’est l’émission anglo-saxonne qui s’importe, envahit nos écrans au rabais, et menace notre identité qui pourrait, je ne sais pas, être davantage forgée autour du couple franco-allemand (Arte, par exemple). De ce point de vue, internet – fondamentalement anglais – n’est pas fait pour arranger les choses. Il appartient aux Américains (que l’on songe à l’ICANN), il façonne notre façon de voir, concevoir les choses. Petit exemple pour finir. Tu parlais du mot « news ». Il faut avoir, une fois dans sa vie, essayé de concevoir un site web avec un onglet sur lequel afficher un mot pour comprendre que le mot « news » est bien plus pratique à afficher en quelques pixels que « nouveautés » ou « actualité ». À la mode, pratique, omniprésent, etc. Que faire contre ça !?

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Cher Yann!
    Merci pour cette longue et instructive réflexion! Tout, dans ton commentaire, illustre bien ceci: le rapport aux emprunts n’est en rien linguistique. Il est social, il est identitaire, et il relève de la perception. Quand tu dis que l’effet de mode t’écorche ta langue, je crois comprendre que c’est ton statut d’enseignant qui te fait réagir ainsi. Car, manifestement, ce ne sont pas tous les Français dont la langue est écorchée (au même degré que toi, à tout le moins)! Cependant, il ne faut pas perdre de vue que la langue française a un passé particulier quant à la perception de la variation. La variation est perçue de manière beaucoup plus négative que dans d’autres langues (comme en italien, par exemple). Je t’invite à lire ce mien billet à ce sujet!

    Ici, les Québécois ont un passé de langue écorchée. Je vais bientôt tenter d’illustrer ce phénomène. Je conçois, en effet, que les non-Québécois puissent ne pas saisir toute l’ampleur de la chose. Merci, donc, pour ta benoîte question! J’y répondrai prochainement!

  5. patricia dit :

    Merci beaucoup pour cet échange qui met très justement en mots la réflexion qui évolue tranquillement en moi depuis mon arrivée en France il y a 2 ans.

  6. Ange Magal dit :

    Bonjour,
    Un très bon article.
    Je suis Français et je suis entièrement d’accord sur votre analyse quant à l’emploi de la langue Anglaise par les Français.

    C’est vrai que c’est un phénomène de mode, il « vaut mieux » dire firewall que mur de feu ou même pare-feu, email que courriel etc… Même si ces mots existent en Français.

    Il est vrai aussi que dans le domaine des nouvelles technologies par exemple les mots sont souvent d’origines anglophones et sont donc d’office utilisés comme tel.

    Par rapport à l’Italien, il y a des dissemblances par exemple dans le domaine du sport, on dira football en Français et calcio en Italien, volley-ball en Français et pallavolo en Italien.
    Et par exemple SIDA en Français et AIDS en Italien alors que dans cette dernière langue les initiales de Sindrome da Immunodeficienza Acquisita devraient aussi donner SIDA.

    Pour un Français, en général, souvent dire un mot en Français comme courriel au lieu de email, fait ringard, on a presque honte d’utiliser le Français dans bon nombre de cas.

    Les Français ont trop tendance à s’auto-flageller, à penser que l’herbe est plus belle ailleurs, à douter, à broyer du noir quand les Italiens pensent que leur pays est le plus beau du monde, que leur nourriture est la meilleur de toute, que le patrimoine culturel Italien représente 70% du patrimoine mondial etc…

    Par contre le Français est assez admiratif de la façon dont les Québecois manient la langue Française et de voir tous ces jolis mots qu’ils n’emploient pas, mais qui dans leur fort intérieur les mettent en émoi.

    Merci.

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