De la pseudo-logique des condamnations lexicales…

Les Entoucasistes assidus connaissent ma position au sujet des emprunts lexicaux (et des anglicismes): un emprunt lexical ne met pas une langue en danger. Une langue est en danger lorsque les locuteurs arrêtent de la parler. Tant que je pourrai dire « Il eut fallu que vous callassiez la pizza plus tôt! », le verbe caller ne mettra pas le français en danger. Il est intégré au français, il obéit aux règles de morphologie verbale française. La seule raison qui fait que l’expression que vous callassiez a des allures loufoques est que le subjonctif imparfait en registre familier est, en soi, loufoque.

Mon point de vue ne fait pas l’unanimité. Le terme anglicisme est, d’ailleurs, dans l’esprit de plusieurs, synonyme de faute. En effet, le seul fait de dire qu’une forme est un anglicisme justifie souvent sa condamnation. Le Multidictionnaire fait grand usage de cette marque, ce qui donne, parfois, des résultats qui sont encore plus loufoques que le subjonctif imparfait de caller. Par exemple, on apprend, dans le Multi, que le mot tuxedo est fautif parce que c’est un anglicisme. Il faudrait plutôt utiliser smoking. Idem pour carré, au sens de « place » (comme dans carré d’Youville). Il faudrait plutôt dire… square.

Que se passe-t-il? Il se passe, tout simplement, que smoking et square sont attestés dans les dictionnaires, alors que tuxedo et carré ne le sont pas. Mais ce n’est manifestement pas parce que ces mots sont des anglicismes qu’ils sont condamnés, puisque les mots proposés pour les remplacer en sont également. À moins que le Multi ne souhaite clamer haut et fort que les anglicismes des Français sont meilleurs que les nôtres!

Il arrive également que des raisons d’apparence logique soient invoquées pour condamner des anglicismes. On trouvera, par exemple, sur la Banque de dépannage linguistique de l’OQLF, que si l’on condamne le verbe booster, c’est parce que cet emprunt « s’intègre mal à la graphie ainsi qu’à la phonétique du français ». Le double o, probablement. Ce double o qui ne semble pourtant pas être problématique dans footballscoop et zoom.

Autre exemple: le mot confortable, en parlant d’une personne. La BDL nous informe que « confortable qualifie des choses, que celles-ci soient concrètes ou abstraites, et non des personnes. C’est sous l’influence de l’anglais comfortable que l’adjectif confortable en est venu à se dire de personnes. Cet usage est toutefois à éviter. » Mais une recherche rapide dans le Petit Robert permet de découvrir que le mot confortable, en soi, peu importe son sens, qu’il soit utilisé pour qualifier des choses ou des personnes, vient de l’anglais! On refuse donc un sens à un emprunt à l’anglais sous prétexte que ce sens vient de l’anglais…

Je l’ai déjà dit: la norme prescriptive est essentielle. Des mots doivent être condamnés. Dès que l’on accorde une valeur sociale à certaines formes, on ne peut tout accepter. Il faut bien trancher quelque part. Et la norme prescriptive, en tant que contrat social, est arbitraire. Pourquoi, alors, donner une raison à ces condamnations? Pour vernir la norme de logique?

Mais aucune des raisons invoquées n’est logique, aucune ne résiste à l’examen. C’est impossible. Si on ne peut expliquer logiquement qu’il soit acceptable de se promener en bikini au bord de la plage, mais inacceptable de le faire à l’épicerie, on ne peut expliquer logiquement qu’une forme soit condamnée alors qu’une autre ne l’est pas.

Un étudiant m’a déjà dit qu’il avait renoncé à comprendre quoique ce soit aux règles du français parce que, selon lui, il n’y avait aucune logique dans la langue française. Ce commentaire a été facile à déconstruire, je n’ai eu qu’à m’extasier devant la beauté du hasard qui fait qu’on soit capable de se comprendre mutuellement quand, de manière illogique, on prononce des suites de sons qui forment un énoncé sensé.

Bien que facilement réfutable, ce genre de commentaire est fréquent. Il illustre le fait suivant: beaucoup de locuteurs ont décroché.

Beaucoup de locuteurs ont mis toutes les règles, qu’elles soient grammaticales, lexicales ou sociales, dans un gros sac, sur lequel ils ont écrit « Ah, pis d’la marde! ». Beaucoup de locuteurs se sont dit qu’il ne servait à rien de tenter de comprendre cette logique qui leur échappait. Et, ce faisant, beaucoup de locuteurs ont nourri l’insécurité linguistique qui dormait en eux.

La langue est un produit humain, teinté d’humainerie. Elle ne saurait être complètement logique. Il y a, certes, une logique interne au système. Mais ce n’est pas une logique absolue. Et la norme, qui fait partie de la langue, et qui détermine ce qui est « bon » et ce qui ne l’est pas, elle, n’est pas logique. Car les critères qui la régissent sont basés sur des jugement de valeur. Et un jugement de valeur n’est jamais logique. Cela peut être problématique dans notre société moderne, qui marche très souvent en binaire, qui oublie les nuances, qui voit tout avec des 0 et des 1. Peut-être est-ce pour cela que l’on tente de plus en plus de donner un aspect logique à la norme?

Cette tentative est vaine.

Car le locuteur voit bien que quelque chose lui échappe. Il n’est pas un imbécile. Cessons de le considérer comme tel. Présentons la norme prescriptive telle qu’elle l’est vraiment: une convention sociale. Un contrat passé entre locuteurs d’une même communauté. Une liste de règlements auxquels on se doit d’obéir si l’on veut prétendre bénéficier des avantages sociaux qui y sont rattachés. Rien de plus. Mais rien de moins.

 

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9 réponses à De la pseudo-logique des condamnations lexicales…

  1. J’ai bien aimé le commentaire d’Anne-Marie Beaudoin-Béjin. Il me paraît généralement juste et salutaire.

    La moitié du vocabulaire anglais provenant du français, je ne vois pas pourquoi nous ne retournerions pas la politesse. De toute façon, avant d’arriver à 50 pour cent de termes d’origine anglaise en français, il y a encore de la marge : nous sommes plutôt bien protégés (si l’on doit parler de « protection ») contre des invasions intempestives par notre forte armature syntaxique et lexicologique.

    Une petite réserve cependant : je serais plus compréhensif pour l’OQLF quand elle condamne le verbe « booster » comme « s’intégrant mal à la graphie ainsi qu’à la phonétique du français ». Il me semble que l’OQLF a raison, surtout s’il conclut à la possibilité d’employer la forme « bouster ».

    La logique de la langue cible doit s’imposer pour les emprunts dans toute le mesure du possible : or, la logique alphabétique est fondamentalement une logique phonétique. Dans les trois cas que vous citez (football, scoop et zoom), ça ne paraît pas (encore) possible, sauf peut-être pour « zoom » (« zoum »), et on a donc eu raison de garder le double « o » dans les deux premiers cas. Mais les Hispanophones écrivent « futból » parce que leur phonétique le permet, et c’est l’exemple à suivre en français lorsqu’il s’agit de choisir entre « booster » et « bouster ». JR

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je ne me prononce pas sur le fait que l’OQLF refuse booster soit une bonne idée ou une mauvaise idée. Ce que je dis, c’est que la raison invoquée n’est pas valable. En fait, la principale raison pour laquelle booster est condamné est qu’il s’agit d’un mot familier, comme beaucoup de nos anglicismes, d’ailleurs (contrairement à ceux du français hexagonal, qui a tendance à accepter plus d’anglicismes dans son registre neutre, voire dans son registre soigné… J’y reviendrai dans un prochain billet!).

    Par ailleurs, le système orthographique français est bien loin du système espagnol, qui possède une écrire quasi-phonétique. Invoquer la phonétique pour justifier la condamnation d’un mot n’est pas valable.

    De toute façon, et c’est le but de ce présent billet, on n’a pas besoin de justifier le fait qu’on condamne ou qu’on accepte un mot! Il est inutile de tenter de donner une allure rationnelle à des jugements de valeur…

  3. Raymond « @beloamig_ » Roy dit :

    Il y aurait tant à dire sur le sujet. Et tellement de choses ont effectivement été dites, souvent par des gens ayant peu de recul.

    La dernière phrase de la réponse au commentaire précédent me plaît : «Il est inutile de tenter de donner une allure rationnelle à des jugements de valeur…» Si on s’en souvenait plus souvent, bien des inepties nous seraient épargnées.

    Concernant les anglicismes, je trouve curieux de voir les Québécois s’insurger contre les anglicismes apparents, chers aux Français et qui relèvent d’une anglomanie tout au plus immature et amusante, mais se gargariser à longueur de journée avec des expressions tout aussi anglaises, comme « mettre l’emphase sur », « être à l’emploi de ». « jouer un instrument » (sans « de »), « donner son verdict sur le banc », « se fier sur… », « soucoupe » (pour « antenne parabolique »), et des centaines d’autres.

    Il y aurait tant à dire. C’est un sujet inépuisable. Chose certaine, les Québécois ne voient pas la présence de mots anglais dans leur langue de la même façon que les Russes par exemple placés devant les nombreux emprunts italiens présents dans sa langue. La Russie n’a jamais été conquise par l’Italie, la Russie n’est pas entourée de 300 millions d’Italiens et il n’y a pas de West Island en Russie. Ça change tout.

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Cher Raymond!
    Je cherchais une manière d’introduire le sujet de mon prochain billet, tu viens de me la donner! Merci!

  5. Normand dit :

    Il est dit :«Il est inutile de tenter de donner une allure rationnelle à des jugements de valeur…».
    Peut-être qu’un jour nous le pourrons. Enfin, j’aimerais! Il me semble que beaucoup de choses qui nous apparaissent rationnelles aujourd’hui ne l’étaient pas jadis. Pourrait-il y avoir des valeurs universelles basées sur des principes ontologiques relatifs à la nature humaine matérielle (physique, biologique…)? Je ne sais trop pourquoi mais il me semble que j’aimerais cela. Ce doit être relié à mes valeurs:-)
    Bon! Bon! On s’éloigne ici de langue et de linguistique.
    Mes salutations.

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Hahahahaha!
    Ça ferait un bon film de science fiction, en tous cas! Et il y aurait toujours une gang de pas-d’accord qui viendraient foutre le bordel dans toute cette belle rationalité… Qui sait, j’en ferais peut-être même partie! 😉

  7. Victor dit :

    Votre paragraphe d’introduction m’a rappelé cette célèbre phrase acadienne: «J’aime ta skirt, mais pas la way qu’à hang.»

    Un ami acadien me décrivait sa langue maternelle comme ceci: «il faut faire des phrases construites comme en français, avec tous les petits mots, comme « de », « le », « lui », en français; mais avec toutes les autres mots au milieu, ceux qui veulent dire quelque chose, en anglais.»

    C’est exagéré, mais pensez-vous que dans un tel cas, il s’agirait encore du français (en supposant que tout soit congugué et accordé correctement)?

    Cet ami me racontait aussi cette blague acadienne, que je raconte, en bonus: «

    -Papa, papa!, j’ai vu un airplane dans le ciel!!»

    -Ti gars!, on est acadiens nous autres, et tu vas apprendre qu’on est fiers de not’langue!. Répète ça en disant «avion».

    -Raah, ok: Papa, papa, j’avions vu un airplane dans le ciel!!»

  8. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Victor, je viens de voir que je ne vous ai pas encore répondu. Je m’en excuse! C’est que je suis en train de réfléchir ardemment sur la manière de vous répondre. La situation est plus complexe qu’elle n’y paraît. Cela relève peut-être même de la définition qu’on se fait d’une langue. Comme même les linguistes ne s’entendent pas à ce sujet, il m’est difficile de répondre du premier coup. Mais je reviendrai là-dessus, c’est promis!

  9. Lucie Bourassa dit :

    La norme, les règles des langues sont arbitraires, bien sûr, tout autant que le découpage lexical… Et les langues sont instables, évoluent sans cesse historiquement
    Les emprunts ne me dérangent pas tellement, sauf quand ils prolifèrent et qu’ils n’ont pas vraiment de nécessité (je trouve qu’il y a une mode en ce moment dans certains milieux de mettre deux mots anglais par phrase, ça finit par être ridicule). Il arrive que les emprunts comblent un « vide » relatif ou permettent de formuler les choses de manière plus économique. C’est vrai qu’au Québec on a une peur bleue des emprunts, on ne traque pas les « anglicismes » là où ils me paraissent plus gênant.
    La multiplication des calques, lexicaux et syntaxique, me dérange beaucoup: peut-être que c’est arbitraire, mais je n’en suis pas convaincue. Le « traduidu » dont parlait Gaston Miron est partout. La plupart des gens ne savent plus aujourd’hui ce que signifie « éventuellement » en français: quand j’entends cet adverbe, je ne sais pas, la plupart du temps, si les gens l’emploient au sens français ou anglais. Le mot « inconvénient » a remplacé « dérangement », « désagrément », « gêne » (cf. « Désolé des inconvénients » = « Sorry for the inconvenience » ou qc du genre; ce n’est pas forcément une « faute », mon dictionnaire me dit qu’il a autrefois eu ce sens; mais ce n’est pas très idiomatique aujourd’hui). Des mots comme « dédier » ont remplacé plusieurs autres mots pourtant très usuels et simples, par exemple: « consacrer », « réserver » (cet escalier est dédié aux handicapé, non mais??? qu’est-ce qu’on a contre le bon vieux « réservé »?). « Valider » se dit pour un passeport, un document officiel, un ticket de train, une attestation… Or, j’entends partout « te sens-tu validée dans ton travail? »; « On m’a validé là-dedans »; « il a validé ma décision », etc.
    L’antéposition de l’adjectif se multiplie, à la radio, sur Twitter, chez les journalistes, les intellectuels, etc. Bien sûr elle existe en français. Elle fut même courante à une époque. Mais quand j’entends « c’est une très intéressante émission », les oreilles me frisent et j’ai envie de dire, wtf? (oui, « une très belle émission » est tout à fait idiomatique).

    Mais je suis sans doute une vieille grammairienne chiante :-)

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