Du fun, de mon chum et de la kiouteté de Jean Barbe…

Il y a quelques semaines, Jean Barbe a parlé de la tentation de la kiouteté:

C’est presque un genre en soi, le genre kioute. Je sais, je choisis l’anglicisme (en orthographe adapté), mais « mignon » ne me semble pas une traduction exacte – et « charmant et primesautier » ne fait pas la job à mon goût.

J’aime beaucoup quand les auteurs, surtout les bons, nous font part de leur sentiment linguistique.  Et j’aime beaucoup encore plus quand ce sentiment linguistique correspond aux miens! Je mets ici le pluriel, car étant linguiste, j’ai quelques fois pour la même forme un sentiment linguistique personnel et un sentiment linguistique, je dirais, professionnel. Heureusement pour moi, les deux sont identiques plus souvent qu’autrement, mais il arrive parfois qu’ils ne le soient pas. Et c’est douloureux, comme j’en ai parlé ici.

Bref.

J’étais très heureuse de voir Jean Barbe se prononcer sur la nécessité du mot cute*. Il y a, en effet, des anglicismes pour lesquels les équivalents proposés ne font, justement, pas la job. Cute en est un.

Fun en est un autre. Le Petit Robert propose amusement, plaisir et agrément. Outre le fait que les deux derniers, mis ensemble, rappellent atrocement les paroles d’une chanson traditionnelle (On va-tu n’avoir du plaisir, on va-tu n’avoir d’l’agrément…), force est de constater qu’aucun de ces mots ne réussit bien à rendre l’idée de fun. Et c’est encore pire avec la forme le fun, qui est utilisée comme attribut. Agréable n’est pas assez amusant, amusant n’est pas assez agréable, divertissant manque de profondeur et plaisant manque d’entrain. En français québécois, quand quelque chose est le fun, ce n’est ni agréable, ni amusant, ni divertissant, ni plaisant. C’est le fun.

On remarquera le même phénomène avec le mot chum. Il y a, en français de référence, un manque flagrant pour désigner ce qu’en français québécois on appelle un chum. L’homme qui partage ma vie a 41 ans. Je peux donc difficilement l’appeler mon petit ami, comme je peux difficilement l’appeler mon copain. Dire que c’est mon conjoint ne me satisfait pas plus, puisque le mot conjoint n’évoque aucune notion de complicité. Je l’appelle parfois mon homme, mais cet emploi n’est pas approprié dans tous les contextes. Je pourrais peut-être faire comme Pierre Foglia et utiliser le mot fiancé, ou comme mon amie Marie-Josée et utiliser l’expression tendre époux.  Mais comme je ne suis ni fiancée, ni mariée, et que je n’aime pas les fausses représentations, mon chum est… mon chum.

Le fait qu’on ne trouve pas d’équivalent satisfaisant pour cute, fun et chum est le signe que ces emprunts sont parfaitement intégrés au français québécois. Et cela n’a rien à voir avec le fait que ces mots soient d’origine anglaise. Il y a beaucoup de québécismes qui ont une autre origine que l’anglais et pour lesquels on trouve difficilement un synonyme. Quétaine est, à mon avis, le meilleur exemple. Lorsque je mets mes étudiants québécois au défi de définir ce mot à l’aide d’un synonyme, sans utiliser de paraphrase ou d’exemple, il y a toujours de très intéressantes discussions.

La vraie synonymie, en français, n’existe pas. Deux mots ne peuvent avoir systématiquement le même fonctionnement syntaxique, le même sens, la même connotation. Je peux, par exemple, avoir une voiture rouge et posséder une voiture rouge. Mais je ne peux pas posséder des yeux bruns (à moins de les garder dans ma poche). On ne peut pas systématiquement remplacer finir par terminer. En effet, si on dit l’école finit à 15h30, on ne peut dire l’école termine à 15h30. On doit dire se termine.

Tous ceux qui ont déjà dû expliquer des mots français à des non-francophones l’auront d’ailleurs  déjà constaté: on peut rarement utiliser un seul mot pour en illustrer un autre. Sauf peut-être lorsqu’on change de registre de langue. Et encore. Si je définis bouffe par nourriture, je ne rends pas complètement toute l’idée sous-jacente à bouffe.

Si, donc, il est si difficile de trouver un équivalent à cute, fun et chum, c’est que ces mots ont tellement bien été intégrés à la langue qu’ils en ont gagné leur propre sens qu’aucun autre mot ne réussit à exprimer.

À ceux qui verront ici un signe d’aliénation du français québécois, à cause de l’origine anglaise de ces mots, je répondrai que c’est plutôt un signe de richesse lexicale. Se priver de cette richesse pourrait être un signe d’aliénation…


*J’étais également très heureuse de le voir employer job au féminin, mais ça, c’est une autre histoire.

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10 réponses à Du fun, de mon chum et de la kiouteté de Jean Barbe…

  1. Catherine Lachance dit :

    Mon Dieu que j’aime ça quand je trouve rien à redire! C’est clair et c’est parfait comme ça!

  2. Véronique dit :

    Les jeunes qui peuplent encore ma maison occasionnellement utilisent « kioutie » ou « cuty » 0.o Sinon, ton billet me rappelle avoir déjà lu le mot « tchomme ». Ah! lala (soupir) Ça n’as pas de fin et c’est ça la beauté et la poésie de la chose : cette langue est vivante : )

  3. Ping : En manque de lecture? | patoudit

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    La question de l’orthographe de ces mots est en effet intéressante, étant donné qu’ils sont entrés dans la langue en passant par l’oral. L’orthographe anglaise ne rend pas complètement la prononciation française, mais l’orthographe francisée semble saugrenue…

  5. Michel Sardi dit :

    «[…] mais ça, c’est une autre histoire.»

    Que l’on nous racontera?
    (Oh, dites oui, dites oui…)

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je ne dirai pas oui, je dirai bien sûr!!!

  7. Bärbel Reinke dit :

    Je découvre votre blogue et je ne m’en peux plus :)
    Je suis mariée depuis longtemps et mon mari est toujours et pour toujours mon … chum.

  8. Bianka dit :

    En effet, « c’est l’fun, mon chum est cute ». Ah ah!
    C’est toujours le fun de vous lire et ce fut également un privilège d’avoir eu une enseignante dynamique et inspirante comme vous dans le cadre des cours Histoire de la langue française et Français en Amérique du Nord.
    Vous permettez que je présente votre site à mes collègues de classe du cours Diachronie et diversité linguistique? :)

  9. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Mais bien sûr!!!

  10. Parmi tous ces mots qui nous viennent de l’anglais et qui disent tellement bien qui nous sommes, je cherche depuis longtemps l’origine du mot « chnoute » employé aussi bien pour la pluie qui tombe que pour que pour un objet de peu de valeur ou, plus souvent, pour la « m ». J’ai lu dans des dictionnaires qui se présentent comme des dictionnaires de la langue québécoise toutes sortes d’étymologies, dont une qui dit qu’il s’agit d’une déformation de « shit », ce qui me semble tiré par les cheveux. Dans mon Webster, on mentionne que les Irlandais disaient « chnut » pour « snut ». Finalement, je suis en quelque sorte moi-même dans la chnoute.

    Alain Poissant

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