De Brassens, de Brel, et du virage de bord…

Une des caractéristiques du français québécois est d’accorder des sens plus larges à des expressions issues du vocabulaire de la marine. Embarquer, débarquer, poudrerie, greyer (gréer) et bordée en sont quelques exemples. Même notre envoye!, que tous les non-Québécois s’empressent d’adopter tellement il est pratique, était une expression utilisée sur les bateaux*.

Bord est également une forme issue de la marine. L’emploi que font les Québécois du mot bord diffère de ce qui est répertorié dans les ouvrages de référence. Au Québec, bord ne renvoie pas seulement aux côtés d’un bateau. De plus, au Québec, on peut faire virer de bord à peu près n’importe quoi, de la voiture au raisonnement, en passant par la feuille de papier. Et en registre familier, s’il vous plaît!

Les emplois figurés des locutions virer de bord et du même bord sont certes répertoriés en français de référence. Et elles veulent dire, en gros, la même chose que ce qu’elles veulent dire au Québec. Mais ce sont des emplois soignés, voire littéraires, alors qu’ici, ils sont très courants.

Je souris toujours quand j’entends Brassens et Brel chanter, respectivement:

Des bateaux j’en ai pris beaucoup
Mais le seul qui ait tenu le coup
Qui n’ait jamais viré de bord
Mais viré de bord
Naviguait en père peinard
Sur la grand-mare des canards
Et s’appelait les Copains d’abord Les Copains d’abord
(Georges Brassens, Les copains d’abord)

et

Adieu Curé je t’aimais bien
Adieu Curé je t’aimais bien, tu sais
On n’était pas du même bord
On n’était pas du même chemin
Mais on cherchait le même port
(Jacques Brel, Le moribond).

Ces expressions, manifestement littéraires, raisonnent différemment dans mes oreilles québécoises (j’ai déjà parlé de ce phénomène ici, d’ailleurs). Et elles me font encore plus apprécier Brassens et Brel.

Car j’ai beau être linguiste, et j’ai beau être capable d’analyser objectivement le français québécois, mon sentiment linguistique me joue parfois des tours. En effet, on le sait, les expressions qui appartiennent au registre familier sont souvent teintées négativement dans l’esprit des locuteurs. Comme ce registre est plus libre et plus naturel, lorsqu’on parle, ce sont les expressions familières qui viennent spontanément en tête. Parler en registre soigné, c’est être en mesure de systématiquement remplacer par des mots soignés ces mots familiers qui poindent**. Il faut donc s’être construit un système qui permette de rapidement identifier les mots familiers. Et ce système, par économie cognitive, associe malheureusement souvent familier à mauvais. C’est d’ailleurs pourquoi les gens qui maîtrisent le mieux le registre soigné sont souvent ceux qui dénigrent le plus le registre familier. Car c’est à force d’autocensure, carrément, qu’ils ont réussi à atteindre le niveau de langue qui correspond à leur idée de bien parler.

Entendre, donc, mon Brassens et mon Brel utiliser ces expressions, familières pour moi, mais littéraires pour eux, me fait du bien. Cela me revire les idées du bon bord…


*Pour plus de détails, lire POIRIER, Claude (2009), « Nos ancêtres étaient-ils des marins? », Cap-aux-Diamants: la revue de l’histoire du Québec, n°96, p. 18-20.

**Ah, tiens, il semblerait que seule la troisième personne du singulier puisse poindre… [sic], donc.

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4 réponses à De Brassens, de Brel, et du virage de bord…

  1. Dominic Fontaine-Lasnier dit :

    Je lis ce blog depuis le printemps dernier, je crois, depuis que Jean-François Lisée en a parlé dans son propre blog, au sujet de la fameuse lettre-réponse de René Lévesque, et je dois vous dire maintenant que je n’en reviens tout simplement pas à quel point, d’un texte à l’autre, j’adhère profondément à votre position linguistique ! Votre position et son expression dans ce blog ont un effet libérateur, voire thérapeutique ! Pour moi, c’est un peu comme si ça me révélait une partie de moi-même, restée un peu inconsciente jusque-là. Pour ceux à qui j’exprime cette position, en la reprenant dans ses détails et arguments, l’effet est le même (surtout pour mes amis) ou carrément révolutionnaire, psychologiquement parlant ! Quelle merveilleuse idée que votre blog ! De plus, c’est tellement intéressant d’en apprendre davantage sur l’origine historique des mots que nous utilisons ! Pour tout cela : merci !

    Dominic

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Bonjour, Dominic.
    À mon tour de vous remercier pour ce commentaire: il me va droit au coeur! Je suis très touchée de voir à quel point mes propos peuvent être appréciés. Cela m’incite à continuer!
    Au plaisir!
    AMBB

  3. Stéphane Venne dit :

    Brassens entend « bord » au sens spatial (direction géographique) et Brel au sens moral (clan, groupe) comme dans l’anglais « take sides » (prendre parti).

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, tout à fait. Et ces sens sont attestés au Québec. Dans ce billet, je veux démontrer qu’il arrive que des expressions qui sont familières dans les oreilles des Québécois peuvent être littéraires en français européen. Nous avons élargi le sens figuré.

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