De la rassurance, du choisissement et de la maîtrise du français…

Il y a quelques mois, j’ai surpris une conversation entre deux dames dans un magasin. L’une d’elle, relativement âgée et manifestement peu instruite, expliquait à l’autre que les paroles de son frère lui avaient apporté une rassurance, et que cela lui avait fait beaucoup de bien. Certains riraient de cette dame qui emploie un mot « inexistant » et qui, vraisemblablement, n’est pas « bonne en français ». Moi, au contraire, j’ai trouvé cela superbe. Et j’ai trouvé que cette dame était très bonne en français. Elle a fait le lien entre assurer -> assurance et rassurer -> rassurance. Pour pouvoir faire cela, on se doit d’avoir une bonne compréhension de la morphologie française, d’avoir saisi que le suffixe -ance, lorsqu’ajouté à une forme verbale, signifie «le fait de [forme verbale]». L’assurance exprime le fait d’assurer, la rassurance, le fait de rassurer. Que le mot rassurance ne soit pas répertorié dans les ouvrages de référence canoniques ne change rien à la situation: le mot est bel et bien français. D’ailleurs, si cela n’avait pas été le cas, l’autre dame n’aurait rien compris.

Autre exemple: ma fille de 5 ans. Lorsque je lui demande quel film elle désire écouter, elle me dis de lui faire un choisissement. Je lui présente alors trois ou quatre DVD et je lui demande de choisir celui qu’elle préfère. Émilie, qui vient de commencer sa maternelle, ne sait ni lire ni écrire. On ne peut donc même pas dire si elle est « bonne » ou non « en français », puisqu’elle n’a même pas encore eu de « cours de français ». Mais elle a su tirer profit des ressources lexicales que lui offrait sa langue maternelle pour créer le mot dont elle avait besoin. Et force est de constater que choisissement remplit un besoin lexical. Le mot est en effet différent de choix, qui possède une multitude de sens, mais qui n’amène pas la nuance offerte par choisissement, cette idée de processus, d’action de faire choisir. Mon cœur se serre lorsque je pense que je vais bientôt devoir expliquer à ma fille que ce mot n’est pas accepté et que, donc, elle ne peut pas l’utiliser dans ses travaux d’école.

L’école a eu un effet pervers sur nos esprits: elle a réduit le français à une simple matière scolaire. Et comme on peut ne pas être bon en mathématiques ou en géographie, on peut ne pas être bon en français. Foutaises. Certains peuvent certes ne pas maîtriser les règles de la norme prescriptive du français soigné, mais cela ne les rend pas pour autant mauvais en français!

Car si ces règles sont utiles, si notre société leur accorde une valeur positive en jugeant positivement les citoyens qui sont capables de les respecter, si le rôle de l’école est d’enseigner ces règles qu’un citoyen doit connaître pour être jugé positivement dans la société, elles ne sont pas le français.

Car une langue, c’est bien plus que l’ensemble des règles jugées positivement par une société. Une langue, c’est à la fois un outil de communication, un outil de promotion sociale, un outil de création artistique, un vecteur d’identité, et j’en passe. Réduire le français à la simple maîtrise des règles prescriptives, c’est réduire le piano aux arpèges et aux gammes, c’est réduire la peinture aux agencements de couleurs.

Il m’est rarement arrivé de rencontrer un francophone qui, vraiment, ne soit pas bon en français. Mais j’en ai vu plusieurs qui ne maîtrisaient pas les règles prescriptives. Habituellement, ces gens s’empressent de m’en avertir aussitôt que je leur annonce que je suis « prof de français », comme si j’allais les corriger dès qu’ils ouvrent la bouche. Et comme si, moi, lorsque je rencontre un chauffeur de camion, je m’empressais de dire que je suis incapable de reculer avec un dix-huit roues…

Je le répète: ces règles prescriptives sont essentielles, car elles ont une valeur sociale très importante. Mais il ne faudrait pas les confondre avec la langue elle-même, avec le français.

La langue maternelle est intrinsèque à l’identité. Que des gens se croient déficients dans leur langue maternelle est épouvantable. C’est comme si une partie de leur identité était déficiente.

Il faudrait songer à une nouvelle terminologie. Ne plus appeler les cours où l’on enseigne les règles prescriptives des cours de français. Ne plus appeler les gens qui enseignent ces règles (dont moi) des profs de français. Et, surtout, ne plus croire que les gens qui faillent à maîtriser ces règles ne sont pas bons en français.

Plusieurs autres termes sont possibles, il faudrait faire un choisissement. Cela donnerait peut-être une rassurance à ces gens qui se croient mauvais dans leur langue maternelle, alors que ce qu’ils ne maîtrisent pas n’est qu’une série de règles arbitraires. Utiles, certes, mais arbitraires…

 

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11 réponses à De la rassurance, du choisissement et de la maîtrise du français…

  1. Bruno Falardeau dit :

    Je suis d’accord sur le fond, bien que je trouve vos propos quelque peu exagérés. Il n’aurait pas été beaucoup plus dur pour cette dame de dire que les paroles de son frère l’avaient «rassurée». Il s’agit même d’une construction plus courte et moins complexe que celle qu’elle a utilisée et qui aurait dû lui venir à l’esprit tout naturellement. Vous poussez le bouchon un peu loin en affirmant qu’elle doit forcément avoir une bonne compréhension morphologique (!) du français. Sa démarche est purement instinctive et probablement motivée par de graves lacunes en français. Sauf que je suis d’accord avec vous, rien ne justifie que le mot «rassurance» ne soit pas intégré aux dictionnaires puisque parfaitement logique.

    Je trouve aussi votre argument sur choix c. choisissement difficilement justifiable. «Choix» rend non seulement l’action de choisir, mais aussi le résultat de choisir, donc à la fois le processus et la finalité. Il n’y a là aucun besoin lexical.

    Nul besoin non plus de changer la terminologie, ce n’est qu’une question de dosage. Vous avez tout à fait raison de dire que l’application abusive des règles prescriptives du français (donc des normes) peut avoir des effets pervers sur monsieur et madame Tout-le-monde qui finiront par se trouver «pas bons» dans leur langue maternelle; c’est alors un dur coup pour l’estime collectif! Mais généralement, et surtout dans un contexte minoritaire, ces règles sont essentielles.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Votre commentaire illustre très bien ce que je désirais amener dans ce billet. Vous posez un jugement sur la dame en question: elle a probablement de «graves lacunes en français». Mais, dites-moi, de quel français parlez-vous? Du français décrit dans les ouvrages de référence? Oui, probablement que cette dame ne connaît pas bien les règles de la norme prescriptive. Mais, je le répète, le français ne se résume pas à ces règles. Le français, c’est beaucoup plus que cela. Le français, c’est la langue maternelle des francophones, avec les registres et les variétés. Avoir de graves lacunes en français, quand c’est sa langue maternelle, c’est ne pas être capable de communiquer, ne pas être capable de se faire comprendre. Ce à quoi vous faites référence, le français canonique, le français des livres, c’est la norme prescriptive. Ce n’est le français dans son ensemble.

    Par ailleurs, vous dites que la dame ne connaît probablement pas la morphologie du français et qu’elle a agi par instinct. J’aimerais bien que vous m’expliquiez comment il est possible d’agir par instinct en langue si on ne connaît pas la structure de cette langue. Certes, cette dame n’aurait probablement pas été capable d’expliciter le tout comme je l’ai fait, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne connaît pas le sens du suffixe -ance! Le discours métalinguistique n’est pas accessible à tout le monde, mais cela ne veut pas dire que la morphologie, en soi, est inaccessible. Je connais bien des gens qui sont réputés pour leur intelligence et pour leur absence de «lacunes en français» qui sont incapables de faire de la métalinguistique. Mais tous les francophones connaissent la morphologie du français. Et cela, c’est être bon en français.

    Vous dites aussi que la dame aurait très bien pu dire «ça m’a rassurée». Certes. Elle aurait aussi pu dire «j’étais contente», ou que sais-je d’autre, peut-être ne pas parler du tout! Si quelqu’un disait «j’ai eu l’assurance de», diriez-vous qu’il devrait plutôt dire «on m’a assuré que»? Non, probablement, car assurance «existe», alors utiliser ce mot ne démontre pas de graves lacunes en français.

    Si la dame a employé le mot rassurance, il est certain qu’elle connaît le verbe rassurer Ce n’est pas ce verbe qu’elle a désiré employer, tout simplement. Elle aura probablement jugé, instinctivement, cela va sans dire, que l’utilisation d’un substantif rendait mieux sa pensée.

    Je ne comprends pas en quoi les règles prescriptives du français sont plus essentielles dans un contexte minoritaire. Est-ce le fait d’être capable d’accorder ses participes passés protège de l’assimilation?

  3. Bruno Falardeau dit :

    «Mais, dites-moi, de quel français parlez-vous?»

    Du français, point. Le canonique, le normatif, non. Le français.

    «Mais, je le répète, le français ne se résume pas à ces règles. Le français, c’est beaucoup plus que cela. Le français, c’est la langue maternelle des francophones, avec les registres et les variétés.»

    Tout à fait, je n’ai jamais dit le contraire. Mais il faut tout de même être conscient du choix, pardon, du choisissement de nos registres selon la situation, le contexte ou l’interlocuteur à qui l’on s’adresse. Il n’y a rien de mieux qu’une langue colorée, diversifiée autant dans ses sons que son vocabulaire, mais il faut également être en mesure de se faire comprendre facilement dans diverses situations de communication. Le discours que vous tenez peut facilement mener à une survalorisation du joual (qui a ses mérites, mais pas toujours), à un snobisme injustifié envers le français neutre de Céline Galipeau («a parle comme une Française!»), trop souvent boudé et malmené au Québec. Il faut aussi accepter les difficultés, les illogismes ou les «trous» de notre langue maternelle, c’est ce qui en fait aussi sa beauté et son charme. Aucune langue n’est parfaite et ce n’est franchement pas la fin du monde que «rassurance» ou «choisissement» ne fassent pas partie des dictionnaires. Peut-être le seront-ils un jour.

    «Certes, cette dame n’aurait probablement pas été capable d’expliciter le tout comme je l’ai fait, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne connaît pas le sens du suffixe -ance!»

    Je n’ai aucunement l’intention de lancer un débat sur l’intelligence, mais je doute que cette dame connaissance le sens du suffixe -ance. Elle a pensé «rassurer», puis «assurer», puis «assurance» et finalement «rassurance». Elle a puisé dans le vocabulaire qu’elle possédait et y a trouvé sa propre logique.

    «Si quelqu’un disait «j’ai eu l’assurance de», diriez-vous qu’il devrait plutôt dire «on m’a assuré que»?»

    Non, je disais seulement qu’elle s’était compliquée la vie et que «ça m’a rassuré» est loin d’être du français canonique.

    «Je ne comprends pas en quoi les règles prescriptives du français sont plus essentielles dans un contexte minoritaire.»

    Parce que ces normes forment un filet de sécurité, des balises, des bouées qui encandrent, soutiennent le français minoritaire en Amérique du Nord, qui encaisse constamment les pressions de l’anglais.

  4. Choisissement, rassurance… Ce qui me vient à l’esprit, c’est qu’on peut trouver que ces mots dénotent un manque d’éducation venant de la bouche d’une dame d’âge mur ou d’une fillette. Dans un conte de Fred Pellerin par contre on aurait crié au génie, à l’expansion du langage qui démontre ainsi sa la vitalité. Ironique, non?

    Les cadres normatifs tendent à figer un domaine – pas seulement le français – d’où les exhortations de nos jours à penser « en-dehors de la boîte », à faire preuve d’imagination pour briser les moules successifs que l’on se fait imposer.

    Ce n’est donc pas tant d’une nouvelle terminologie dont on a besoin, mais d’un nouveau rapport à l’apprentissage, aux règles, aux normes, etc.

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Cher Patrick, je comprends maintenant pourquoi ton blogue s’appelle «le gros bon sens»! Amen.

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    À Bruno Falardeau
    Cher Monsieur, je n’adhère d’aucune manière à votre vision élitiste de la langue.

  7. Jonathan Boyer dit :

    Monsieur Bruno,

    Parler de joual en 2012 est capillotracté!

    Vous faites exactement ce qu’Anne-Marie reproche au milieu de l’éducation: réduire la langue française au balisage des usages au moyen des normes prescriptives.

    La langue est un système abstrait qui possède ses propres règles et les usages en sont la manifestation. Intervenir sur les résultats produits par les mécanismes de la langue n’empêcheraient aucun locuteur natif d’en acquérir les règles de fonctionnement.

    «Parce que ces normes forment un filet de sécurité, des balises, des bouées qui encandrent, soutiennent le français minoritaire en Amérique du Nord, qui encaisse constamment les pressions de l’anglais.»

    «Rassurance» et «choisissement» ont été produits grâce aux liens entre la phonologie, la morphologie, la sémantique et la lexicologie de la langue française. Ça n’a rien à voir avec l’éducation ni l’intelligence.

    Et comme ces mots sont produits à l’intérieur des mécanismes de la langue française, je me demande en quoi il menace le français!

  8. Bruno Falardeau dit :

    Je ne vois pas en quoi parler de joual en 2012 est capillotracté… Il a évolué, certes, mais il est encore pertinent d’en parler. Il ne renvoie pas non plus nécessairement à une connotation négative. Vous me prêtez tous de mauvaises intentions, alors que mon argument est les propos de madame Beaudoin-Bégin mènent souvent sur une pente glissante. Ces propos relèvent d’une idéologie tout autant que les miens puissent relever d’une autre (qui n’est pas de l’élitisme non plus).

  9. M. L. dit :

    Il y a plusieurs années, mon jeune frère qui venait de se coucher m’a dit: «Délume la lumière.»

    Ça m’avait épaté.

  10. M. L. dit :

    Rassurance est présent dans le Littré.

    Le GDT et Termium le donnent aussi comme terme de médecine et de psychologie.

  11. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, ma cousine qui est médecin m’en a parlé… Comme quoi, hein!? :-)

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