De l’hypercorrection…

Note: Je dédie ce billet à mon ancienne étudiante, Lena Jaschke, qui, de son Allemagne, m’a écrit pour me parler d’hypercorrection afin d’étoffer le travail qu’elle fait sur l’insécurité linguistique au Québec.

J’utiliserai ici l’alphabet phonétique international (API). Voici la signification des symboles sur lesquels je désire attirer l’attention (pour la signification des autres symboles, suivre ce lien):

[a] comme dans cadeau
[ɑ] comme dans gâteau
[ɔ] comme dans bloc

Lorsque l’on présente le système vocalique du français, on dit généralement qu’il y a deux A: le [a] antérieur, prononcé à l’avant de la bouche, et le [ɑ] postérieur, prononcé à l’arrière de la bouche (il suffit de répéter les deux rapidement pour prendre conscience du mouvement de la langue)*. En français québécois familier, on a tendance à prononcer le [ɑ] postérieur comme un [ɔ]**. Par exemple, dans la chanson « Cauchemar » de Robert Charlebois, les mots cauchemar et bar riment avec sort et fort:

Cauchemar
Mauvais sort
C’est pour ça que tu me vois dans l’bar
C’est pour ça qu’astheur je bois du fort
Cauchemar

Bien que très répandue, cette prononciation est stigmatisée. Elle ne passe pas socialement dans les contextes qui appellent le registre soigné. Et cette prononciation est souvent l’objet d’une hypercorrection.

L’hypercorrection est le phénomène selon lequel une personne, ayant identifié un trait stigmatisé dans son discours, corrigera ce trait à outrance, même dans les situations où il n’y a pas lieu de faire de correction.

Le passage du registre familier au registre soigné n’est pas toujours aisé. Il faut, bien souvent, que le locuteur se construise des réflexes qui lui permettent de facilement éliminer les traits propres au registre familier qui sont lourdement stigmatisés. L’un de ces réflexes est de changer les A prononcés [ɔ] en [ɑ]. Par exemple, en registre soigné, au lieu de prononcer Canada [kanadɔ], on prononcera [kanadɑ].

Mais certaines personne choisissent de changer systématiquement tous les [ɔ] en [ɑ], même quand ce n’est pas nécessaire. C’est alors qu’on aura d’accord prononcé [dakɑʁ] au lieu de [dakɔʁ], Noël prononcé [nɑɛl] au lieu de [nɔɛl] et nord prononcé [nɑʁ] au lieu de [nɔʁ]. C’est de l’hypercorrection***.

L’hypercorrection est la manifestation d’une profonde insécurité linguistique. Le locuteur ne se fait pas confiance. Il a tellement peur de la stigmatisation que, dans le processus qui lui permet de passer du registre familier au registre soigné, il ratisse plus large que nécessaire. Ce faisant, il crée un nouveau problème et contrevient à la norme à laquelle, justement, il souhaitait obéir. C’en est triste.


* Cette opposition est presque totalement disparue en français hexagonal, où l’on a qu’un seul A central. L’opposition entre pâte et patte est donc uniquement liée au contexte.

** Plusieurs symboles peuvent être utilisés pour transcrire ce qui est habituellement appelé le A sombre. Comme le symbole peut varier selon la perception du transcripteur et selon le locuteur, j’ai choisi d’utiliser le symbole le plus simple, c’est-à-dire le [ɔ].

***Autre exemple rapide: le T final du mot tout. En français québécois familier, il est presque toujours prononcé. Cette prononciation étant stigmatisée, certains locuteurs la bannissent complètement en registre soigné: ils prononceront même toute sans le T final, ce qui donnera des choses comme tous les fleurs.

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6 réponses à De l’hypercorrection…

  1. Lena dit :

    J’apprécie beaucoup votre aide, et [tut] les exemples 😉 ! Merci infiniment!

  2. Jonathan Boyer dit :

    Dans la culture populaire québécoise, la meilleure démonstration de ce que tu avances est celle du personnage de Crickette Rockwell dans le Cœur a ses raisons qui utilise le ɛ̃ (in) pour toutes les voyelles nasales.

  3. Victor dit :

    Bon texte!

    Existe-t-il dans le système API une manière de distinguer, en prononciation québécoise, le a de gâteau, celui de gars, celui de cauchemard et celui de Ste-Anne?

    Le dernier est encore plus mystérieux et imprononçable pour mes amis européens.

    Sinon, pour revenir au sujet, je n’ai jamais entendu personne faire les erreurs dont vous parlez. Par contre, deux exemples d’hypercorrection qui se voient très souvent, c’est l’usage du mot « dont » là où « que », plus famillier, était bien le bon mot, et les mauvaises liaisons (entendre des « t », des « d » ou des « z » aux endroits les plus saugrenus).

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Oui, en théorie, l’API permet de transcrire tous les sons humains. S’il n’y a pas de symbole propre à un son en particulier, on utilisera des signes diacritiques (ouvert, fermé, dévoisé, palatalisé, etc.).

    Oui, vous avez raison pour les liaisons «mal t’à propos»: elles sont aussi un signe d’hypercorrection. Pour les exemples que vous dites ne jamais avoir entendu, j’en doute: je suis certaine que vous avez déjà entendu Jean Charest parler de son «plan Nard»! :-)

  5. Suzanne Paradis dit :

    Avant qu’on me le fasse remarquer, je disais « Etes-vous prêtes? » en parlant à un homme. Est-ce un défaut courant ? D’où me vient cette erreur ? (J’ai beau lire au féminin les offres d’emploi pour me les approprier, je doute que ce soit le même cas.)

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Au Québec, on a tendance à prononcer la consonne finale de certains mots (tout, lit, fait, etc.). C’est seulement ça, je pense.

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