De la médiocrité de la langue…

Jay souferplusieursennees desafoiblesse de sonopniastreté et desonjnaplication il men ascousté desschosesconcidérables je naypas profitéde tous les auantages queje pouuoisauoiret toucela parcomplaisance et bonté […].

Mais quelle est cette langue médiocre? Ce galimatias incompréhensible? Pour écrire de la sorte, l’auteur de ces lignes ne doit certes pas être très savant, ni très intelligent…

Voire.

L’auteur de ces lignes n’est nul autre que Louis XIV (extrait tiré des Mémoires, cité par Brunot, IV-I), considéré comme le plus grand roi de France de l’histoire.

Les règles qui permettaient de déterminer ce qui était bon et ce qui ne l’était pas dans la langue, à l’époque, n’étaient manifestement pas les mêmes que celles d’aujourd’hui. Tout le monde s’entend pour le dire. Mais peu de gens mesurent ce qu’un tel constat implique: si ces règles évoluent, si elles changent au fil du temps et des modes, c’est qu’elles ne sont pas intrinsèques à la langue.

Rémi Léger a magistralement répondu à l’article que Christian Rioux avait écrit sur la langue de Radio Radio (article dont je parlerai dès que j’aurai fini de fourbir mes armes). À la fin de cette lettre de Rémi Léger, Christian Rioux a répondu à son tour, en parlant du chiac comme d’une « langue médiocre ».

Selon quels critères peut-on dire qu’une langue est médiocre? Y a-t-il des unités de mesure de médiocrité langagière?

Je badine, car je sais bien selon quels critères Christian Rioux, comme beaucoup d’autres, peut affirmer qu’une langue est médiocre. C’est selon sa perception des règles établies par les ouvrages de référence canoniques de la langue française.

Je l’ai déjà dit à maintes reprises: ces règles sont socialement essentielles. Et je n’affirme pas, loin de là, que tout est bon ou que tout est permis. Je suis la première à crier à la cravate à l’envers lorsqu’une personne qui occupe une position importante enfreint ces règles.

Mais, comme je l’ai également dit plusieurs fois dans ce blogue, ces règles sont arbitraires, mouvantes et muables (tiens, j’en transgresse une dre-là avec cet antonyme d’immuable!). Et elles ne s’appliquent pas dans toutes les sphères de la vie.

J’ai dit plus haut « selon sa perception des règles », car nulle part, dans ce genre de critique, ne fait-on l’analyse systématique de la langue critiquée. Personne ne prend le texte pour l’analyser, le corriger, ou pour énoncer les règles qu’il transgresse. Personne ne dit: « Ici, le mot employé est condamné, voici la référence. Ici, le verbe est utilisé dans une forme transitive alors qu’il est intransitif. Ici, il y a redondance… »

Non. On se contente d’affirmer, sans autre forme de procès, que la langue est médiocre. Ce qu’on pourrait d’ailleurs aisément faire avec l’extrait suivant:

Qu’es-tu devenue toi comme hier
Moi j’ai noir éclaté dans la tête
J’ai froid dans la main
J’ai l’ennui comme un disque rengaine

Ou avec celui-ci:

Toi la mordore
toi la minoradore
entourée d’aurifeuflammes
toi qui mimes le mimosa
toi qui oses le sang de la rose
desesperador la statue de sel
desperante
despoir au plus profond du noir
despoir quand tout siffle et glisse
dans l’avalnuit

Ces extraits n’obéissent pas non plus aux règles dictées par les ouvrages de référence canoniques. Et je pourrais facilement les analyser et en identifier toutes les « fautes ». Mais qui oserait accuser un Gaston Miron ou un Roland Giguère d’écrire dans une langue médiocre? C’est en connaissance de cause que ces poètes ont écrit de la sorte, dira-t-on.

Et les membres du groupe Radio Radio, eux, n’écrivent-ils pas de la sorte en connaissance de cause?

Maintenant c’est possible
De s’exprimer dans la langue chiac
Passer par la poésie
Mis dans d’la musique (Baisse les lights, Radio Radio, 2008)

Hum…

De plus, d’après les extraits de poèmes de Gaston Miron et de Roland Giguère, on pourrait même dire que les artistes ont le droit d’enfreindre les règles à des fins, justement, artistiques. Licence poétique, que ça s’appelle. La langue n’est pas seulement un outil de communication ou un outil de promotion sociale, elle est aussi une matière première que les artistes manipulent selon leurs besoins. Elle peut également être un vecteur d’identité, ce qui est manifeste dans les textes de Radio Radio.

Certains me trouveront obscène de comparer la poésie de Radio Radio à celle de Miron et de Giguère. Pourtant, la langue utilisée dans les chansons hip-hop n’est pas anodine. Les auteurs doivent porter une attention particulière non seulement aux rimes, mais aussi au rythme et, même, aux allitérations.

Cependant, je l’avouerai d’emblée: si je suis en mesure de saluer les talents langagiers des auteurs, je n’apprécie pas particulièrement les chansons de Radio Radio. Mais ce n’est pas la faute de Radio Radio ou de sa langue. C’est que je n’aime pas la musique hip-hop, tout simplement. Elle m’agresse. Comme je n’aime pas le steak trop cuit ou le foie de poulet…


 

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8 réponses à De la médiocrité de la langue…

  1. Pierre Lincourt dit :

    Bonjour,
    Copie d’un article que j’ai fait insérer hier (1er novembre) sur le site Web du Devoir, sur la page de l’article précité de Christain Rioux (25 oct.).
    Petite correction à mon texte : les membres de Radio Radio ne parlent pas le chiac, mais le français acadien de l’Acadie péninsulaire (ou Nouvelle-Écosse).
    Voir à ce sujet :
    Bande à part – Radio Radio ne rappe pas en chiac

    http://www.bandeapart.fm/page/blogue-radio-radio-ne-rappe-pas-en-chiac

    • Pierre Lincourt – Abonné
    1 novembre 2012 12 h 58
    Radio Radio
    D’abord, j’aimerais dire toute mon admiration à nos frères et sœurs acadiens. En voici les raisons : privés d’éducation publique en français jusqu’aux années soixante, ils ont quand même conservé leur langue; depuis 1884, ils ont un drapeau (les Québécois s’en sont donné un en 1948 seulement) et un hymne national (les Québécois n’en ont pas encore); enfin, malgré la deuxième déportation et toutes les embûches dressées par l’Amérique du Nord britannique, ils ont gardé leur nom. En effet, il n’y a pas d’«Acadiens anglais» et d’«Acadiens français». Nous devons apprendre à mieux connaître cet autre peuple qui habite lui aussi une partie des territoires historiques de la Nouvelle-France et qui résiste à sa façon. Qui se souvient des groupes 1755 et Beausoleil Broussard et du Parti acadien?

    En ce qui concerne la langue, je pense que le fait pour un Acadien du Sud-Est du Nouveau-Brunswick qui parle déjà le chiac de chanter en chiac va de soi. Le problème selon moi vient du fait que la France et le Québec glissent vers une anglomanie inquiétante et que nos éléments les plus tentés par la reddition aux forces du globish pourraient se transformer plus rapidement en carpettes anglaises en écoutant Radio Radio s’abandonner avec autant de volupté aux plaisirs du fruit défendu. Il en irait tout autrement si plein d’artistes américains et britanniques chantaient en français, mais il faut bien dire que cet échange inégal n’en est même pas un (en passant, merci à Andrea Lindsay, la belle exception qui confirme la règle) : ce sont toujours les mêmes qui font des emprunts à la même saperlipopette (pour rester poli) de langue.

    Pierre Lincourt, abonné

  2. Nicolas Paillard dit :

    Pour ma part, je prendrai exemple sur Picasso…

    Je m’explique.

    Bien qu’une grande partie de son œuvre semble, selon certains, avoir pu être faite par un enfant de pré-maternelle, il n’en demeure pas moins que Picasso était un peintre accompli. Il était capable de réaliser des portraits parfaits, de peindre des paysages réalistes, de faire de la figuration, bref de mettre en peinture ce qu’il voyait dans son esprit. C’est là que le génie de Picasso entre en jeu, par un exercice de style, il transcendait le médium pour en faire une œuvre d’art, pas une simple représentation. Il jouait avec les règles pour arriver à faire vivre à son public une gamme précise d’émotion, du grand art.

    Dans la langue, je perçois la même chose. Certain sont de bons écrivains, ils maîtrisent la langue. D’autres sont des artistes, ils jouent avec la langue.

    Par contre, quelqu’un qui ne maîtrise pas une langue et la déstructure n’est ni artiste, ni un créateur, ni même un utilisateur. Pour moi, c’est un ignare. Des langues comme le franglais du Nouveau-Brunswick ne sont pas des langues, ce sont les marqueurs sociaux de l’assimilation lente et destructrice que ces gens vivent. Le franglais de cette région n’est ni un choix esthétique, ni un choix créatif, ni même un choix fonctionnel. C’est un non choix, une déstructuration d’une lointaine langue maternelle au profit de la langue de la société d’assimilation, ce beau Canada bilingual coast a coast (notez la suppression de ces accents inutiles qui rendent la lecture compliquée).

    Il est vrai que dans une société vivante et dynamique, la mouvance des règles de la langue d’usage, l’assimilation des mots étrangers et l’évolution de la langue en général sont des marqueurs d’une bonne santé langagière. Il est aussi vrai que ces mêmes marqueurs peuvent parfois être associés à une langue qui se meurt.

    P.S.: Ma famille vient du N-B…

  3. Guy Lévesque dit :

    Plus d’un mois depuis votre dernier billet. J’ai bien hâte que la session se termine pour que vous puissiez avoir plus de temps à consacrer votre blogue. En attendant cet heureux moment, bonne correction. 😉

  4. Marc dit :

    Je n’ai pas la même interprétation que vous de ce texte de Louis XIV: à la même époque Molière, Racine, La Fontaine et toute la clique s’exprimaient dans le français qu’on enseigne aujourd’hui. Ce texte veut juste dire que Louis XIV était analphabète, comme quoi on peut être le plus grand roi de France et manquer de culture ….

  5. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je crois que vous n’avez pas saisi l’ironie dans mon introduction…

  6. Marc dit :

    Je n’en suis pas certain chère Maître Maîtresse Professeure.
    J’ai bien perçu les sous-entendus ironiques de ce propos liminaire, mais c’est quand même lui qui vous permet d’amener que « les règles [qui permettaient de déterminer ce qui était bon et ce qui ne l’était pas] évoluent [et ] (…) ne sont pas intrinsèques à la langue ».

    Encore un fois, les propos d’un analphabète sont-ils le meilleur exemple pour illustrer ce fait ? ^^

    Sans compter que j’ai fait un petit sondage auprès de mes collègues (je suis entouré de cadres au niveau bac+X), et pas un ne sait que Molière, Jean Passe, Édé Meyeur étaient contemporains de Louis XIV: un quidam appréciant comme moi vos articles aurait à mon sens bien du mal à mettre vos propos en perspective.

    Votre dévoué trublion.

  7. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    J’ai répondu ici.

  8. Denis Plante dit :

    Bonjour.
    De Gilbert Lavoie du Soleil, le 30 janvier 2013, son blogue.

     »Visiblement, l’entourage de Mme Marois ne s’était pas entendue avec celle du premier ministre écossais, sur les lignes de presse à donner aux journalistes »

    Un ex-rédacteur en chef du Devoir d’Ottawa et du Soleil…

    Il vient de chasser mes complexes…
    Denis Plante

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