De la langue, des gens et de la langue des gens…

Je cogite ce billet depuis qu’un lecteur a commenté celui sur la médiocrité de la langue de la manière suivante:

[…] quelqu’un qui ne maîtrise pas une langue et la déstructure n’est ni artiste, ni un créateur, ni même un utilisateur. Pour moi, c’est un ignare. Des langues comme le franglais du Nouveau-Brunswick ne sont pas des langues, ce sont les marqueurs sociaux de l’assimilation lente et destructrice que ces gens vivent. Le franglais de cette région n’est ni un choix esthétique, ni un choix créatif, ni même un choix fonctionnel. C’est un non choix, une déstructuration d’une lointaine langue maternelle au profit de la langue de la société d’assimilation […].

Ce genre de commentaire me trouble profondément.

Et ce qui me trouble, ce n’est pas le fait qu’on pense qu’une langue puisse, de quelque manière que ce soit, être déstructurée. Ce n’est pas le fait qu’on ne voie pas que, du point de vue strictement linguistique, il n’y a pas de déstructuration des langues, mais plutôt une restructuration.

Car je comprends très bien qu’on puisse déplorer cette restructuration au point d’y voir une déstructuration. Je comprends très bien que le contexte social qui a contribué à ce changement de structure soit associé à une grande douleur. Il peut être difficile, pour un non-linguiste (et même pour un linguiste), de prendre assez de recul pour analyser froidement la langue et formuler des observations objectives.

Je comprends tout cela.

Ce qui me trouble, c’est le manque d’empathie. La langue est un puissant vecteur d’identité. Dans plusieurs cas, même, elle en est la pierre angulaire. Ces gens dont il est question, ces « ignares », ces « non-utilisateurs », assoient fort probablement leur identité sur cette « non-langue » qu’on leur reproche. La critiquer, c’est critiquer leur identité. Dire que leur langue n’est pas une langue, mais bien un « marqueur social de l’assimilation lente et destructrice », c’est dire à ces gens que leur identité est basée sur la négation. C’est reprocher à ces gens qui s’accrochent tant bien que mal à leurs racines qu’on menace d’arracher qu’ils n’ont que des racines sans valeur sur le point d’être arrachées.

Ce qui me trouble, donc, ce n’est pas qu’on critique ce contexte négatif d’assimilation, mais bien qu’on s’en prenne aux gens. Qu’on déplore la situation politique, qu’on critique les lois et l’absence de mesures d’aménagement linguistique, soit. J’en suis.

Mais, de grâce, qu’on laisse tranquilles les gens qui subissent cette situation politique, ces lois et ce manque de mesures!

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5 réponses à De la langue, des gens et de la langue des gens…

  1. Un de mes collègues belges, fraîchement débarqué au Québec, avait été horrifié par le slogan «Bien parler, c’est se respecter», qui était fréquemment entendu à l’époque de son arrivée. Pour lui, ce slogan signifiait «Mal parler, c’est ne pas se respecter». Il y voyait donc une invitation à se taire. Pour le dire dans vos termes, c’était une façon de s’en prendre aux gens et à leur identité.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Tout à fait!

  3. Tout à fait d’accord avec votre billet. Une langue, comme vous le dites si bien, est un vecteur d’identité; que cette langue soit restructurée ou déstructurée n’y change rien.

  4. BDNf dit :

    «Des langues comme le franglais du Nouveau-Brunswick ne sont pas des langues […]»

    Des arguments tel celui-ci ne sont pas des arguments.

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