De l’analphabétisme de Louis XIV…

Dans mon dernier billet, j’ai cité cette phrase de Louis XIV, en faisant de l’ironie sur la médiocrité de la langue du Roi-Soleil:

Jay souferplusieursennees desafoiblesse de sonopniastreté et desonjnaplication il men ascousté desschosesconcidérables je naypas profitéde tous les auantages queje pouuoisauoiret toucela parcomplaisance et bonté […].

Un lecteur a laissé le commentaire suivant:

Je n’ai pas la même interprétation que vous de ce texte de Louis XIV: à la même époque Molière, Racine, La Fontaine et toute la clique s’exprimaient dans le français qu’on enseigne aujourd’hui. Ce texte veut juste dire que Louis XIV était analphabète, comme quoi on peut être le plus grand roi de France et manquer de culture ….

La raison pour laquelle j’ai cité cet extrait, c’est que je désirais illustrer à quel point les jugements de valeur par rapport à la rectitude langagière sont… des jugements de valeur.

Si l’on analyse le texte de Louis XIV avec les critères modernes, on peut en arriver à la conclusion que le Roi-Soleil écrivait bien mal. Mais en histoire, et l’histoire de la langue ne fait pas exception, il faut prendre garde, justement, à ne pas analyser les données à partir des critères modernes.

Illustrons avec un phénomène non linguistique. Juger des données à partir des critères modernes mènerait à la conclusion, par exemple, qu’une grande partie de la population européenne du XVIIe siècle était ivrogne, malpropre et illuminée. Mais on sait que les connaissances de l’époque sur l’hygiène étaient bien inférieures à celles d’aujourd’hui, on sait que l’eau potable était beaucoup moins accessible et on sait que l’absence de culture scientifique rendait très attrayantes les notions de magie et de sorcellerie. Sachant tout cela, on se garde bien de poser le même jugement sur la population européenne du XVIIe siècle que celui qu’on poserait sur une population moderne, à laquelle on accorderait bien peu de valeur et de crédibilité si elle possédait ces caractéristiques d’ivrognerie, de malpropreté et d’illumination.

On relativise, donc.

Mais si on relativise par rapport au mode de vie, pourquoi ne relativise-t-on pas par rapport à la langue?

Et si les critères de rectitude langagière du XVIIe siècle différaient de ceux du XXIe siècle? Et si la valeur accordée à l’écrit à l’époque de Louis XIV n’était pas la même qu’à notre époque?

On pourrait certes citer Racine et ses confrères comme preuve que la langue de l’époque n’était pas si différente de celle d’aujourd’hui. Et on aurait raison. D’un certain point de vue.

En effet, les règles modernes du français écrit sont issues de cette période: c’est sur les écrits de ces grands écrivains, entre autres, que l’on s’est basé pour structurer ces règles… mais cela s’est fait au XIXe siècle.

À l’époque de Louis XIV, contrairement à l’époque moderne, la langue orale avait une plus grande valeur que la langue écrite. Les règles de l’oral, auxquelles on peut associer les lourdes et complexes règles d’étiquette de Versailles, dictées par Louis XIV lui-même, prenaient toute la place dans l’échelle de valeur.

Ce n’est qu’au XIXe siècle, après le grand mouvement de scolarisation et, par le fait même, de standardisation de la langue, qu’on a commencé à accorder une valeur prépondérante à l’écrit. Avant cela, les règles de l’écrit étaient la préoccupation des scribes, des imprimeurs et des écrivains, ces écrivains qui, d’ailleurs, s’empressaient de coucher sur papier des œuvres, écrites en l’honneur du Roi (cet analphabète…!), dans une langue qui obéissait aux règles valorisées de l’oral. L’écrit, à l’époque, était le reflet de l’oral. La connaissance des règles de l’écrit était réservée à quelques initiés. Les autres, dont le Roi, ne s’en préoccupaient pas.

Personne à l’époque de Louis XIV, donc, et surtout pas Racine et al., ne lui a jamais reproché sa « piètre » écriture. Louis XIV, à l’époque de Louis XIV, n’était ni un analphabète, ni un inculte*. Loin s’en faut! Le plus grand roi de France, même au XVIIe siècle, n’aurait pas pu l’être. Les critères étaient simplement différents de ceux d’aujourd’hui.

C’est pour illustrer cette notion de variabilité des jugements que j’ai cité Louis XIV. C’est pour illustrer le fait que si, aujourd’hui, on juge comme fautifs des phénomènes qui ne l’étaient pas à une autre époque, c’est que ces fautes ne vont pas de soi. Ces jugements sont, au même titre que les jugements sur les modes, fonction de la culture.

[…] le [francophone] moyen a les plus grandes difficultés à considérer d’un œil détaché les différentes variétés linguistiques qui ont cours dans l’espace social, porté qu’il est à attribuer à chacune d’elles une certaine signification en termes sociaux, signification fondée sur un certain nombre de stéréotypes véhiculés par la culture ambiante à travers lesquels nous avons tendance à évaluer les gens à qui nous avons affaire dans la vie de tous les jours.**

Si Louis XIV avait vécu à notre époque, il n’aurait pas porté de perruque, ne se serait pas poudré et n’aurait certainement pas été analphabète…


* Une rapide recherche dans Wikipédia permet, d’ailleurs, de constater que Louis XIV était loin d’être inculte…
**LODGE, R. Anthony (1997), Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, Fayard, p. 15.

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6 réponses à De l’analphabétisme de Louis XIV…

  1. Marc dit :

    Votre lecteur vous remercie de cette clarification magistrale.

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Fait plaisir! :-)

  3. Denis Plante dit :

    Bonjour
    Très très belle explication. Mais…( Pourquoi y a-t-il toujours un  »mais »?)

    Comment ce roi a-t-il pu échapper à tout ce qu’on lui a enseigné à partir des précepteurs qu’il a eus ? Ces gens devaient enseigner un français équivalent à celui des grands auteurs, non?

  4. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Le français de Louis XIV était non seulement équivalent à celui des grands auteurs qu’il leur servait de modèle. Comme je l’ai expliqué dans ce billet, les règles de l’écrit, à l’époque, n’étaient pas considérées comme «le français», mais bien comme un code réservé à quelques initiés. Je ferai le parallèle avec le langage de programmation: presque tout le monde, aujourd’hui, a un ordinateur, mais bien peu connaissent le langage de programmation, qui est réservé à quelques initiés. C’est, mutatis mutandis, comparable à la connaissance des règles de l’écrit au XVIIe siècle.

  5. Denis Plante dit :

    Bon…
    Ceci revient à dire que les auteurs auraient eu accès, dans une école spécialisée à un langage, pour reprendre votre exemple:  »de programmation. » Ceux qui sont passés, disons, par Port Royal en sortaient initiés à un tel langage littéraire. Mais là où je demeure intrigué, c’est que le roi n’ait pas eu un précepteur dont le niveau d’enseignement ait été aussi perfectionné que celui retrouvé dans les grandes écoles.

    Toute proportion gardée, il me semble que son niveau d’écriture corresponde à celui d’un élève du secondaire I. J’imagine que le précepteur se soit concentré sur d’autres matières alors…on devait juger qu’un faible niveau de français écrit suffisait à sa Majesté…

    Merci et continuez de nous gâter comme vous le faites si bien.

  6. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Je ne connais évidemment pas tous les détails de l’éducation qu’a reçue Louis XIV… Mais je pense qu’il y a une différence entre ce qu’on peut avoir appris dans notre enfance et ce qu’on applique dans notre vie d’adulte. Moi, durant mes études, j’ai appris à faire des dérivations, à faire des intégrales et à calculer des trucs à l’aide de formules trigonométriques. Tout cela ne m’est pas utile aujourd’hui, alors je ne m’en sers pas.

    Le respect des règles de l’écrit n’était manifestement pas utile à Louis XIV quand il a écrit ses mémoires!

    Au passage, il serait par contre intéressant de remarquer que la seule chose qui cloche dans l’extrait de Louis XIV, c’est la coupure entre les mots.

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