Des anglicismes, des italianismes et de la situation géo-politique québécoise…

Mélanie Robert a publié récemment un billet dans lequel elle dénonce le fait que les Québécois utilisent trop de mots anglais.

Je pourrais dire beaucoup de choses à propos de ce texte. Je pourrais, par exemple, critiquer les arguments qui relèvent des jugements de valeur: « Entre vous et moi, est-ce que bungalow est un beau mot? » Si l’on doit commencer à condamner les mots qui sont laids, on n’est sorti ni du bois, ni de l’auberge! Pneu, par exemple, est très laid. Et que dire de pistachier!

Je pourrais aussi critiquer la surprenante interprétation de ce qu’est la syntaxe: « Il m’arrive souvent de me trouver devant un mur d’incommunicabilité avec tel ou tel individu parce qu’il pense en syntaxe anglaise alors qu’il éructe en français; le sens glisse; j’en ai le vertige. » J’aimerais bien avoir un exemple de ces phrases pensées en syntaxe anglaise qui sont incompréhensibles. Au lieu de dire « Qu’est-ce que tu cherches? », certains disent « Quoi es-tu regardant pour? »?

Mais ce sur quoi je désire insister, c’est sur cette phrase: « En France, on peut se permettre des écarts. Mais au Québec, han han. Je n’ai pas besoin de vous rappeler le contexte géo-politique dans lequel nous nous trouvons. »

Ce raisonnement n’est pas nouveau: pour se défendre contre l’assimilation, il faut à tout prix bloquer le plus possible la pénétration de l’anglais dans notre langue. Mais le fait qu’un raisonnement soit répandu ne le rend pas logique pour autant.

Réfléchissons. On veut protéger le français au Québec. On veut donc éviter que l’anglais le remplace, que les locuteurs francophones deviennent des locuteurs anglophones. On veut éviter que le français disparaisse du territoire québécois. Soit.

J’aimerais bien qu’on me donne un exemple, dans l’histoire humaine, d’une langue qui serait graduellement disparue à force de voir ses mots remplacés par des mots d’une autre langue.  Un exemple d’une langue qui serait devenue, à force d’à force, la langue à laquelle elle a trop emprunté de mots.

Est-ce vraiment là le processus de disparition des langues? Non. Une langue disparaît lorsque ses locuteurs arrêtent de la parler, point. Le français disparaîtra au Québec lorsque les locuteurs francophones ne verront plus d’intérêt à le parler, à l’utiliser et à l’enseigner à leurs enfants. Le français disparaîtra au Québec lorsque les locuteurs francophones ne pourront plus aspirer au bonheur dans cette langue.

S’attaquer aux mots de la langue, reprocher aux Québécois l’utilisation d’anglicismes, c’est comme reprocher à un enrhumé d’éternuer plutôt que de tenter de soigner son rhume. C’est s’attaquer au résultat plutôt qu’à la cause. Et, disant cela, j’induis que les anglicismes sont aussi mauvais pour le français québécois que ne le sont les éternuements pour un enrhumé, ce qui est loin d’être assuré!

Mais jouons le jeu.

Même si les anglicismes étaient dommageables, ce n’est pas en les condamnant qu’on protégerait la langue française au Québec. D’ailleurs, cela fait plus de 150 ans que les Québécois se font reprocher leurs anglicismes. Est-ce cela qui a permis de préserver le français au Québec? Sont-ce les nombreuses chroniques linguistiques dans lesquelles on condamnait systématiquement tous les emprunts à l’anglais qui ont permis au français de survivre?

Non.

Ce sont les gens. Ce sont les gens qui ont souhaité préserver leur langue. Ce sont les gens qui ont souhaité préserver leur identité. Et, surtout, ce sont les mesures d’aménagement linguistique permettant à ces gens de continuer à espérer être heureux dans leur langue maternelle. C’est la Charte de la langue française, c’est la loi 101.

À la Renaissance, le français a emprunté un très grand nombre de mots à l’italien. L’italien a pénétré dans tous les domaines: l’art, l’administration, la gastronomie, le commerce, le divertissement, etc. Pour être à la mode, à cette époque, on se devait d’insérer des mots italiens dans son discours. Environ 8000 mots ont été empruntés à l’italien à l’époque. Aujourd’hui, il n’en reste que 10% (dont tournesol, escrime, carton, grotte et colonel, pour ne nommer que ceux-là).

Plusieurs lettrés se sont insurgés contre cet envahissement. Barthelémy Aneau (1505-1565) a condamné les « corruptions italiques » et les « singeries de singeries italianes ». Étienne Tabourot (1547-1590) a parlé de l’italien comme d’une « corruption latinogotisée du langage romain ». Mais c’est Henri Estienne qui, dans son ouvrage La précellence du langage françois (1579), a été le plus virulent:

Pour donc ne parler maintenant que des Italiens, je di qu’un proverbe fort celebre nous donne une prerogative pardessus eux, quant au chant, non moins que pardessus les Espagnols : Balant Itali, gemunt Hispani, ululant Germani, cantant Galli* ; laquelle prerogative me semble estre aucunement un prejugé pour nous, quant à obtenir la precellence dont il s’agit.  Et toutesfois je proteste que je ne l’eusse point demandee, si je n’eusse vu quelques Italiens avoir osé preferer leur langage non seulement au nostre, et à tous les autres vulgaires qui sont aujourdhuy, mais aussi au grec et au latin.

Est-ce ce genre de réactions qui a permis au français du XVIième siècle de ne pas devenir de l’italien?

Je conviens que la situation de l’anglais au Québec au XXIième siècle n’est pas la même que celle de l’italien en France au XVIième siècle. Mon but ici n’est que d’illustrer le fait que les montées aux barricades pour protéger le français de l’insolente invasion d’une autre langue ne sont ni originales, ni efficaces.

Je ne minimise aucunement le fait qu’il faille trouver des moyens  pour éviter l’assimilation linguistique au Québec. Je suis la première affirmer la nécessité de mesures d’aménagement linguistique qui protègent le français québécois. J’ai même écrit en faveur de l’idée d’étendre la loi 101 dans les cégeps. Ce que je dis, c’est que ce n’est pas à la langue qu’il faut s’en prendre. Ce n’est pas aux anglicismes. Le français ne deviendra pas de l’anglais à force d’emprunter des mots. Les locuteurs parleront anglais lorsqu’il cesseront de parler français, tout simplement.

Si la situation géo-politique fait en sorte que le français au Québec est menacé par l’anglais, c’est sur cette situation qu’il faut intervenir, pas sur la langue elle-même. Car si l’on continue à reprocher aux Québécois de mal parler le français, certains se diront peut-être, subjugués par leur sentiment d’insécurité linguistique, qu’il ne vaut plus la peine de se « forcer », et adopteront l’anglais…


*Les Italiens bêlent, les Espagnols gémissent, les Allemands ululent, les Gaulois chantent.

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4 réponses à Des anglicismes, des italianismes et de la situation géo-politique québécoise…

  1. Monsieur Seb dit :

    J’irais même un pas plus loin: c’est souvent les langues les plus hermétiques et fermées aux influences des autres langues qui sont celles qui disparaissent le plus rapidement…

  2. Guy Lévesque dit :

    La réflexion documentée demande plus d’effort mais est nettement plus féconde que la réaction épidermique.
    Merci.

  3. Victor dit :

    Les langues ne disparaissent pas à force d’emprunter des mots et des expressions aux langues étrangères, et c’est évident qu’elles ne se métamorphosent pas l’une en l’autre à force de ces emprunts.

    Mais il se pourrait que l’emprunt en question marque, et stimule, un attrait pour ladite langue étrangère, et que par effet boule de neige, cet attrait attire, parmi d’autres causes, des locuteurs à délaisser leur langue maternelle pour embrasser la langue étrangère.

    C’est un peu capillotracté, mais les emprunts ne seraient alors pas qu’un simple effet, mais aussi le maillon d’une petite rétroaction. Pas une vague de fond, mais une petite écume qui joue sa part.

    Je fais l’avocat du diable, mais en fait, j’adore et j’adhère.

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