Des normes linguistiques et des faits sociaux durkheimiens…

Il m’est arrivé à plusieurs reprises de comparer les règles de la norme prescriptive à celles du code vestimentaire. C’est ici que j’en ai parlé le plus en profondeur. J’ai en effet comparé le respect de certaines règles langagières, à priori illogiques, au port de la cravate. La métaphore de la cravate est très utile et très parlante. Elle permet en effet de mettre en lumière le fait que la norme prescriptive soit un consensus social, au même titre que le code vestimentaire.

La lecture du premier chapitre de l’ouvrage Les règles de la méthode sociologique d’Émile Durkheim (1919) est ici pertinente. Durkheim rend compte de ce qui caractérise les faits sociaux et de ce qui les distingue des autres phénomènes comme le fait de boire, de manger et de dormir, par exemple:

[…] il y a dans toute société un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés de ceux qu’étudient les autres sciences de la nature. Quand je m’acquitte de ma tache de frère, d’époux ou de citoyen, quand j’exécute les engagements que j’ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les mœurs. Alors même qu’ils sont d’accord avec mes sentiments propres et que j’en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d’être objective; car ce n’est pas moi qui les ai faits, mais je les ai reçus par l’éducation.

Il existe évidemment des faits sociaux pour lesquels la coercition envers celui qui en enfreint les règles est moins forte .

Si je ne me soumets pas aux conventions du monde, si, en m’habillant, je ne tiens aucun compte des usages suivis dans mon pays et dans ma classe, le rire que je provoque, l’éloignement où l’on me tient, produisent, quoique d’une manière plus atténuée, les mêmes effets qu’une peine proprement dite.

La norme linguistique fait partie des faits sociaux: elle est déterminée par la société (en-dehors des locuteurs et de leurs actes), elle est transmise par l’éducation, et le non-respect de cette norme peut entraîner le jugement négatif, la stigmatisation, voire l’opprobre.

La norme linguistique, en tant que fait social, varie d’un pays à l’autre (variation géographique), d’une classe à l’autre (variation socio-économique), d’une époque à l’autre (variation temporelle) et d’une situation de communication à l’autre (variation situationnelle).

Je ne connais personne qui conteste ce classement*. Il coule de source et n’est que la description de la réalité, en termes techniques. Pourtant, plusieurs sous-entendent que la norme linguistique est immuable, que le changement ne peut être que négatif, qu’il ne peut amener que l’altération et la déstructuration. Les exemples sont nombreux. J’en ai parlé notamment ici, ici et ici.

Constater que la langue évolue avec le temps ou constater qu’elle change selon les régions, c’est, de fait, accepter la variation. Reconnaître qu’une forme qui était auparavant acceptée (par exemple, le fait de dire moé au lieu de moi), c’est reconnaître que les changements dans la norme sont possibles. Si les changements sont possibles, c’est que la norme n’est pas immuable.

Comprendre que la norme linguistique est un fait social au sens où Durkheim l’entend permet de mieux saisir toute la dynamique qui la régit. Et de la même manière qu’on accepte que les règles de vie changent d’un pays à l’autre (les Européens ne se font-ils pas la bise entre hommes?), on se doit d’accepter que les règles linguistiques peuvent changer également.


*Sauf peut-être lorsqu’il est question de la variation socio-économique, concept tabou qui passe souvent mal, ce qui le rend d’autant plus difficile à définir. Mais ce n’est alors pas la notion de variation qui est remise en cause, mais bien l’étiquette qu’on donne à  l’un des types de variation.

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3 réponses à Des normes linguistiques et des faits sociaux durkheimiens…

  1. Victor dit :

    Je suis d’accord avec vous sur le fond.

    Mais je mettrais un bémol, en ce qui concerne votre interprétation de ceux qui déplorent une destructuration de la langue, en tout cas dans le contexte acadien. Je ne crois pas que ces critiques déplorent tout changement dans la langue, en sous-entendant que la langue soit immuable, mais plutôt qu’ils opposent des changements «bons», qui seraient spontanés et qui iraient au gré des utilisateurs sans autres pressions que l’évolution «normale» de leur expression, de leur moeurs, etc. et des changements «mauvais» qui arrivent de l’extérieur et qui sont des instruments d’assimilation et de domination.

    Pour ma part, je crois que toutes les langues se sont construites en subissant diverses pressions sociales et étrangères, et que le français lui-même a évolué à partir de la langue d’un lointain occupant militaire et impérial. Pour moi, il est donc clair que toutes les langues sont des «vraies» langues.

    Pour le reste, je suis bien d’accord avec vous, surtout si, comme je le crois, il y a un lien à faire entre «l’opprobe» dont parle Durkheim et celle que subissent les locuteurs de joual, de chiak, etc., de la part des puristes.

  2. Diane Leclerc dit :

    Attention mes amis ! La norme veut que l’on écrive « opprobre » et non « opprobe ».

    Question aussi : n’écrit-on pas habituellement « en tout cas » et non « en tous cas » ?

  3. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Merci pour la coquille au sujet d’opprobre. Pour le nom de mon blogue, c’est une licence poétique que je me suis permise…

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