Du québécois, des dialectes et de la roue des couleurs…

J’ai eu une intéressante conversation avec un Français durant les fêtes. Il se demandait pourquoi on ne pourrait pas dire que la langue que parlent les Québécois est simplement une autre langue que le français. J’ai d’abord été dubitative, car, habituellement, ceux qui tiennent ce genre de discours sont des puristes qui cherchent à discréditer la langue des Québécois en affirmant que ce n’est « même pas du français ». Ce discours a aussi été tenu par des anglophones à l’époque du rapport Durham: on justifiait le fait d’assimiler les Canadiens en arguant qu’ils ne parlaient qu’un patois désarticulé. Mais j’ai ensuite compris que la question était posée en toute bonne foi.

Dans le feu de l’action, et en bonne adepte de l’esprit de l’escalier, je n’ai pas su trouver des arguments qui me satisfaisaient. C’est en préparant mon cours d’histoire de la langue française et en réfléchissant sur une manière d’expliquer le concept de dialecte que je crois avoir trouvé.

Voici donc.

Avant toute chose, il faut savoir que si le concept de dialecte est difficile à cerner, celui de langue l’est tout autant. Avouons-le: même les linguistes peinent à définir ce qu’est une langue. C’est comme les frontières politiques, qui sont artificielles et qui n’ont bien souvent rien à voir avec la géographie réelle. Les critères qui permettent de déterminer si deux codes linguistiques sont des variétés de la même langue ou s’ils constituent deux langues différentes sont également, bien souvent, artificiels.

Faisons un peu d’histoire. On le sait, le français vient du latin. L’italien, l’espagnol, le catalan, l’occitan, le portugais et le romanche également. À une certaine époque, avant que les différents pays décident d’imposer un standard national, toutes ces langues (et bien d’autres) constituaient un continuum linguistique, que j’illustrerai par le cercle des couleurs:

surprenante source: http://camillesemaquille.blogspot.ca/2011/01/message-12.html

Chaque numéro représente un dialecte. Le numéro 25 et le numéro 31 sont manifestement deux couleurs différentes. Ces dialectes appartiendraient donc à deux langues distinctes. Mais qu’en est-il des numéros 27, 28 et 29? Si on avait à classer ces couleurs-dialectes, où les mettrait-on? Le numéro 28 est-il bleu ou est-il vert? Il est bleu-vert, me répondrez-vous. Mais vous ne pouvez pas faire cela. Vous ne pouvez pas dire que le numéro 28 est italien-espagnol. Vous devez trancher. Et les critères qui vous permettront de trancher n’auront rien à voir avec les couleurs elles-mêmes. Vous pourriez vous dire, par exemple que vous désirez que chaque couleur ait un nombre similaire de composantes. Ce critère est complètement extérieur à la composition des couleurs.

Il en est de même pour les langues. À un moment donné de l’histoire, les chefs d’État des différents pays ont décidé de valoriser (ou d’imposer) une forme linguistique standard. Comme les numéros 29, 30, 31, 32 et 33 sont à l’intérieur des frontières du pays appelé Vert, les habitants qui parlent ces numéros sont maintenant réputés parler le vert. Leur identité, leur sentiment d’appartenance sont bâtis à partir du vert. Même si les gens qui parlent le numéro 29 (qui habitent le Vert) comprennent très bien ceux qui parlent le numéro 28 (qui habitent le Bleu), dans leur imaginaire, ces deux groupes ne parlent pas la même langue.

Le continuum roman qui s’étendait de la Belgique à la Sicile s’est trouvé largement interrompu par l’instauration, à partir du centre de chacun des pays de cette aire linguistique jusqu’à leurs frontières politiques, de langues standards non compréhensibles entre elles. On peut cependant trouver des cas de continuum dialectal dans l’espace qui se trouve à cheval sur des frontières entre langues: c’est le cas entre l’occitan et le catalan, le galicien et le portugais, le bas allemand et le néerlandais, le danois, le norvégien et le suédois. Ces variétés fusionnent imperceptiblement, mais en dépit du fort degré de compréhension réciproque, les communautés qui les parlent insistent fréquemment sur le fait qu’elles parlent des « langues différentes ». Si pour le linguiste qui analyse la structure interne des variétés en question, le fait de savoir si le portugais et le galicien sont des langues différentes ou des dialectes d’une même langue n’a pas d’importance, il n’en va pas de même pour les locuteurs de ces variétés de langue, aux yeux desquels il s’agit d’une question cruciale.*

C’est que la langue n’est pas seulement un outil de communication. C’est également un puissant vecteur d’identité.

Si, dans les faits, il y a peu de différence entre certaines variétés de norvégien et certaines variétés de suédois, et que ces codes linguistiques sont présentés comme deux langues différentes, ne pourrait-on pas, de la même manière, présenter le québécois et le français comme deux langues différentes?

Certainement.

Mais depuis la colonisation de la Nouvelle-France et, surtout, depuis la Conquête anglaise, les Canadiens, maintenant devenus des Québécois, se sont dits francophones. Leur identité est construite à partir de cette assertion. Les locuteurs norvégiens ne veulent pas se faire dire qu’ils parlent le suédois, mais les Québécois, eux, ne veulent pas se faire dire qu’ils ne parlent pas le français. Et cela n’a rien à voir avec la langue…


*LODGE, R. Anthony (1997), Le français. Histoire d’un dialecte devenu langue, Fayard, p. 32.

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4 réponses à Du québécois, des dialectes et de la roue des couleurs…

  1. Greg dit :

    Anticonformiste et anti-mondialiste à mes heures, je ne suis pas pour la pensée unique et l’uniformité des peuples. Je suis français d’origine avec des racines italiennes, adopté par le Québec. Je parle le français de France et comprend les Québécois, j’aime à dire que je suis bilingue dans ce sens, d’autant plus que je ne parle pas vraiment anglais. J’ai deux passeports, un francais et un canadien, et à ce titre les français me traitent de canadiens et leur répond que je suis québécois. Que le québécois soit une langue à part entière ou pas, ce n’est effectivement pas la question. Dialecte, langue, patoi, … Vert bleu vert-bleu, qui peut trancher ? En fait, ce que je trouve toujours l’fun, ce sont ces discussions avec des quebecois sur la langue car tout ça est effectivement bien subjectif, mais offre des beaux débats.
    Merci Anne-Marie et au plaisir de se revoir…

  2. Michel Sardi dit :

    Langue, dialecte ou variété, la distinction ne semble-t-elle pas évidente et ne fait-elle pas sourire de surcroit quand on constate, pas plus loin que dans le commentaire ci-dessus, les efforts fournis par un locuteur francophone pour s’approprier le québécois?
    J’imagine ne pas être le seul lecteur québécois à sourire devant la phrase « ce que je trouve toujours l’fun »…?
    En effet, la tournure «l’fun» est typiquement québécoise, mais elle est utilisée, je crois, uniquement quand elle suit immédiatement une syllabe ouverte. Après une syllabe fermée, on lui préfèrera « le fun ». Chez nous, pour faire un mauvais calembour, c’est plus l’euphone ainsi.
    Ce sont notamment ces petits détails – qui sont ses règles, toutes orales puissent-elles être parfois, n’est-ce pas? – qui font que j’aime le québécois et qui, langue, variété ou dialecte, me convainquent que lorsque je le parle ou l’écris, ce n’est plus tout à fait le même français qui s’utiliserait ailleurs…

  3. Jonathan Boyer dit :

    Le but de cet article n’est pas de déterminer si le français est un dialecte ou non. L’article explique les dialectes constituaient un continuum linguistique où les parlers s’influençaient les uns les autres selon leur positionnement géographique, et ce, avant que les centres de pouvoir imposent des langues nationales. Ce continuum n’existe plus aujourd’hui.

    Il est légitime de se demander si la langue des Québécois est autre chose que le Français de France, mais elle n’est certainement pas autre chose que du français. Alors quand deux nations réclament s’exprimer en français, cherchons-nous à prouver qui le parle vraiment ou acceptons-nous qu’il puisse coexister différentes variétés qui possèdent leurs propres normes régionales (que je ne limite pas aux normes prescriptives des ouvrages de référence)?

  4. elodie L. dit :

    Malheureusement la linguistique n’échappe pas à l’insécurité générale de notre humanité qui est de savoir « qui est plus fort que Qui  » ??.
    Il est effectivement essentiel de pouvoir considérer tous les « parlers » du monde et ne leur accorder aucun jugement de valeur.La question ici est  » l’homme pourra t-il vivre un jour sans se sentir supérieur aux autres » ?
    Et peu importe la langue, le dialecte, le patois…il suffit de porter une paire de lunettes ou une tuque de couleur particulière pour se faire juger par les autres :)

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