De la phonétique historique et de Marianne qui s’en va t’au moulin…

Il arrive souvent qu’on me demande l’origine de certains traits de prononciation du français québécois.  Je réponds presque toujours que s’il est très difficile de connaître l’origine des phénomènes lexicaux (des mots, des locutions ou des sens), il est encore plus difficile de connaître l’origine des traits de prononciation.

Dans 300 ans, les historiens de la langue qui désireront connaître la manière de prononcer des Québécois du début du XXIe siècle auront la tâche facile: ils disposeront de documents sonores sur lesquels se baser pour forger leurs hypothèses, qui ne seront presque plus des hypothèses.

Nous n’avons pas cet avantage.

Les seules traces anciennes auxquelles nous avons accès sont des traces écrites. Comment faire, donc, pour connaître la manière dont les mots étaient prononcés au XIXe siècle, par exemple?

Comme les gens écrivaient parfois encore au son à cette époque, on peut être chanceux. Si, dans un inventaire de biens écrit par un notaire en 1841, on trouve « un siau plat peinturé »*, on est en mesure de savoir que ce notaire prononçait seau [sjo]. Sans connaître l’origine même de cette prononciation, on peut affirmer qu’elle avait cour en 1841.

Il y a aussi d’autres méthodes. Par exemple, dans la chanson Marianne s’en va t’au moulin, on constate aisément que tous les vers riment:

Marianne s’en va t’au moulin
C’est pour y faire moudre son grain
À cheval sur son âne
Ma p’tite mam’zelle Marianne
À cheval sur son âne Catin
S’en allant au moulin

Cependant, dans la dernière strophe, on trouve

C’est aujourd’hui la St-Michel
Que tous les ânes changent de poil
J’vous ramène le même âne
Ma p’tite mam’zelle Marianne
J’vous ramène le même âne Catin
Qui me porta t’au moulin

Que se passe-t-il donc? Est-ce une erreur?

Pas du tout!

Il se passe simplement qu’à l’époque où la chanson a été écrite, le mot poil se prononçait poèl [pwɛl], et la preuve en est qu’il rimait avec St-Michel**.

Connaître la date à laquelle cette chanson a été écrite est une autre paire de manche, mais bon. Comme cette chanson est aussi connue en France, on peut poser l’hypothèse qu’elle a été amenée ici par les premiers colons, ce qui veut dire que cette prononciation avait forcément cour à cette époque (ce qui n’est pas une hypothèse bien hasardeuse, puisqu’il y a une quantité d’autres exemples de la prononciation en [wɛ] du digraphe -oi-).

Cet exemple permet de saisir de quelle manière on peut s’y prendre pour dater des traits de prononciation. Cette chanson est un petit trésor pour les historiens de la langue. Ce genre de chose arrive relativement rarement. Faire de la phonétique historique est un travail laborieux qui laisse beaucoup de place au hasard et à l’interprétation. On doit, bien souvent, consulter quantité de documents anciens dont l’attrait est bien relatif, comme des inventaires de biens rédigés par des notaires.

Sachant cela, les non-linguistes devraient se méfier des explications qui semblent trop faciles. Par exemple, dire que le fait que les Québécois relâchent le /i/ en syllabe fermée vient de l’anglais (au Québec, on prononce bile [bIl] et non [bil], comme c’est le cas en France), c’est tomber dans la facilité. Ce phénomène du relâchement s’applique aussi au /u/ (boule prononcé [bUl] et non [bul]) et au /y/ (bulle prononcé [bYl] et non [byl])***. Quand on sait qu’il n’y a pas de phonème /y/ en anglais, on est en droit de se demander comment diantre une langue aurait pu influencer la prononciation d’un phonème qu’elle ne possède même pas!

La seule ressemblance entre deux phénomènes (par exemple, le fait qu’un mot ou qu’un son ressemble à une forme anglaise) n’est pas la preuve que l’un des deux est issu de l’autre. L’explication peut souvent remonter à une époque plus ancienne que celle où les deux langues ont été en contact.

La linguistique historique est une discipline complexe, parfois frustrante. Il arrive qu’on ne connaisse pas l’origine de certaines formes, faute de données. Il faut l’admettre, se contenter d’à peu près , faire des déductions, et s’armer de patience devant ceux qui désirent des explications hors de tout doute…


*ANQM, 19-20-21 juillet 1841, gr. L. Adams, no 218 (vente de mobilier)

**On remarquera aussi que, pour qu’il rime avec âne, il faut prononcer Marianne avec un a postérieur, comme on prononce encore Mont Ste-Anne, et comme on prononçait jadis le nom de mon arrière-grand-mère (qui s’appelait Marianne)…

***Pour entendre ces sons, suivre ce lien. Cela donnera même l’occasion à mes lecteurs d’entendre ma voix, puisque c’est moi qui les prononce…!

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2 réponses à De la phonétique historique et de Marianne qui s’en va t’au moulin…

  1. Victor dit :

    En ce qui concerne les «Assibilation de /t/ et /d/ (devant un segment antérieur fermé),» une rumeur circule sur une origine amérindienne. En sait-on quelque chose?

  2. Anne-Marie Beaudoin-Bégin dit :

    Claude Poirier a écrit à ce sujet ici: 2009 POIRIER, Claude, « L’assibilation des occlusives /T/ et /D/ au Québec : le point sur la question », dans Luc Baronian et France Martineau (dir.), Le français d’un continent à l’autre. Mélanges offerts à Yves Charles Morin, Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. Les Voies du français, p. 375-421.

    Je n’ai pas encore pris le temps de lire cet article, mais ça ne saurait tarder. Il me semble que ce phénomène phonétique soit issu des dialectes de France. Une chose que je peux par contre affirmer sans ambages, c’est que ça ne vient pas des langues amérindiennes. Les langues amérindiennes sont trop loin du français (langues non indo-européennes!) pour avoir eu une quelconque influence sur le français québécois, autre que lexicale. Par ailleurs, les Canadiens n’ont pas été assez en contact avec les Amérindiens pour que la langue des derniers influence la langue des premiers jusque dans la phonétique.

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