Du bilinguisme, du franglais et de la culture de masse…

J’ai un peu hésité avant de répondre à la supposée réponse qu’a servie Mélanie Robert à mon dernier billet. Il s’agissait en fait plus d’une réponse à l’excellent billet de Marie-Christine Lemieux-Couture, mais comme madame Robert met le lien vers mon blogue à la fin de son texte, je ne peux faire autrement que de me sentir « interpellée ».

Je suis heureuse que madame Robert fasse référence à la linguistique, car il est relativement rare qu’on parle de la science qui étudie les langues lorsqu’on parle de langue. Il ne faudrait pas, cependant, tomber dans la facilité et croire que la linguistique est une science exacte, et qu’il suffit qu’un linguiste-polyglotte affirme une idée pour qu’elle devienne automatiquement et incontestablement vraie.  Madame Robert, avant de citer Claude Hagège, parle de lui en ces termes:

Savez-vous qu’il est l’homme qui parle le plus de langues au monde? Il peut même en l’espace d’un paragraphe vous énumérer les différences entre 26 langues qu’il connaît pour en faire un constat qui tient en une seule phrase. Alors voilà, un esprit hors du commun que je respecte beaucoup. C’est également un amoureux et un allié du Québec.

Cette mise en contexte annonce l’argument d’autorité, technique rhétorique bien répandue.

Il pourrait certes me venir l’envie de critiquer Claude Hagège*.

Mais ce n’est pas de cela que je désire parler. Car je ne suivrai pas dans le raisonnement de madame Robert qui, citant Hagège, fait bifurquer le débat vers un autre sujet que celui qu’elle a abordé dans son premier article.

Madame Robert prétend qu’elle a parlé de bilinguisme, alors qu’elle a parlé de ce qu’elle appelle le franglais. Si elle justifie certaines de ses positions en arguant qu’elle a suivi « quelques cours d’ethnolinguistiques », ce n’est manifestement pas assez pour la rendre en mesure de bien saisir la différence entre ces deux concepts.

Je pourrais, moi aussi, me vanter d’avoir suivi « quelques cours de linguistique » pour justifier ma position, et dire qu’en fait, j’ai un baccalauréat, une maîtrise et trois scolarités de doctorat en linguistique, et que j’enseigne actuellement la linguistique à l’Université Laval. Mais je ferais ainsi de mes propres arguments des arguments d’autorité, et reproduirais ce que je reproche à madame Robert. Je me contenterai donc de mettre en relief quelques concepts faisant partie du cursus normal d’un étudiant en sociolinguistique.

Il faut d’abord distinguer deux types de bilinguisme: le bilinguisme d’état et le bilinguisme individuel. Le fait qu’un état ait deux langues officielles ne veut en aucun cas dire que ses citoyens sont automatiquement bilingues. Le Canada, la Suisse et la Belgique en sont de bons exemples.

Le bilinguisme individuel est, quant à lui, le fait qu’un locuteur soit en mesure de communiquer dans deux langues différentes.

Ce n’est ni de l’un, ni de l’autre que parle madame Robert dans son billet « Parlez-vous franglais? ». Elle parle en effet du franglais, ce code qui, en ayant le français pour base, intègre des formes anglaises. Il s’agit donc ici d’un code, pas d’un phénomène.

Il est facile de croire que le bilinguisme, quel qu’il soit, est la cause principale de la présence de formes anglaises dans une langue. C’est pourtant loin d’être le cas. Je connais plusieurs personnes qui utilisent des mots anglais, sans qu’elles soient pour autant bilingue. Les Italiens intègrent allègrement quantité de mots anglais à sa langue, mais l’Italie n’a pas l’anglais comme langue officielle.

On peut déplorer le bilinguisme, on peut déplorer le fait que l’anglais soit devenue la langue des sciences, c’est une chose. Mais reprocher à des locuteurs d’utiliser trop de formes anglaises en est une autre.

Ce n’est pas la présence de l’anglais qu’on devrait déplorer, si on désirait déplorer quelque chose. C’est plutôt l’attrait que les formes anglaises exercent sur les locuteurs, comme, par exemple, on peut déplorer l’attrait de la culture de masse américaine. Pour se défendre contre cette culture de masse, il ne suffit pas d’en déplorer l’impact. Il faut soi-même avoir une production culturelle assez attrayante pour que les gens se tournent vers les produits locaux.

Reprocher aux locuteurs leurs formes anglaises ne changera rien à la situation. Le faisant, on sera probablement encensé, car on donnera l’image d’une personne bien-pensante prenant position contre ce qui est perçu comme une hégémonie. Mais, dans les faits, cette prise de position n’a aucun impact, si ce n’est l’impact contraire. Ce qu’il faut faire, c’est, comme pour la culture, rendre la langue française attrayante.

J’ignore comment on pourrait s’y prendre concrètement. Mais je sais que ce n’est certainement pas en reprochant aux locuteurs la piètre qualité de leur langue.


*À ce propos, j’ai d’ailleurs trouvé un excellent billet qui critiquait la position d’Hagège ici

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2 réponses à Du bilinguisme, du franglais et de la culture de masse…

  1. Monsieur Seb dit :

    Merci!

  2. Scrotie McBoogerballs dit :

    Je suis incidemment de votre côté de l’argumentation, mais le paragraphe suivant devrait faire partie d’une anthologie de rhétorique, sous la rubrique PRÉTÉRITION:
    « Je pourrais, moi aussi, me vanter d’avoir suivi « quelques cours de linguistique » pour justifier ma position, et dire qu’en fait, j’ai un baccalauréat, une maîtrise et trois scolarités de doctorat en linguistique, et que j’enseigne actuellement la linguistique à l’Université Laval. Mais je ferais ainsi de mes propres arguments des arguments d’autorité, et reproduirais ce que je reproche à madame Robert. Je me contenterai donc de mettre en relief quelques concepts faisant partie du cursus normal d’un étudiant en sociolinguistique. »

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