Du sentiment d’appartenance des anciens Canadiens…

J’ai le souvenir qu’au secondaire, dans mes cours d’histoire, on présentait le Régime français (1608-1760) comme un éden perdu, comme un temps béni qui aurait pris fin à cause de la Conquête anglaise. On présentait la France comme la mère-patrie, et on nous faisait presque visualiser les Canadiens* du régime anglais regardant au loin et espérant le retour des bateaux français qui viendraient les libérer du Mal…

Mais si la Conquête anglaise a, de fait, été perçue négativement à certains égards au XVIIIe siècle, les Canadiens anticipant la menace culturelle et linguistique que représentait la nouvelle administration, il est faux de dire que le Régime français a été à ce point merveilleux.

En effet, dès la fin du XVIIe siècle, les Canadiens ont développé un sentiment d’appartenance pour le Canada même, et se sont distancés de la réalité française. Ils se sentaient avant tout Canadiens, et non Français. Ce sentiment sera d’ailleurs exacerbé par la guerre de la Conquête, comme l’explique le linguiste Claude Poirier:

À mesure que l’on s’approche de la fin du Régime français, des divergences de vues avec l’administration parisienne se manifestent et culminent avec l’opposition du gouverneur canadien Pierre de Rigaud de Vaudreuil et du général français Lous-Joseph de Montcalm quant à la façon de combattre l’armée anglaise qui menace Québec.**

Ces divergences sont magistralement illustrées par le commentaire d’un commissaire de guerre en 1758 (donc peu avant la Conquête), cité par l’historien Jacques Mathieu:

Si l’on veut sauver et établir solidement le Canada, que Sa Majesté en donne le commandement à M. le marquis de Montcalm.  Il possède la science politique comme les talents militaires.  Homme de cabinet et de détail, grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule […]; en un mot, c’est un homme vertueux et universel.  Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel : il est Canadien. ***

Le fait d’être Canadien, à l’époque, était perçu comme une tare par les Français. C’est donc dire que même les Français n’incluaient pas les Canadiens à leur propre communauté…

Cette vision idyllique de la relation qu’avait le Canada avec la France durant le Régime français ne date que de la seconde moitié du XIXe siècle. C’est en effet à la suite du rapport Durham et de l’Acte d’union de 1840 que les lettrés canadiens ont commencé à présenter la France comme le paradis perdu et les Canadiens comme d’anciens Français déracinés de leur mère-patrie.

Cette vision est somme toute légitime: on a cru, en renforçant le lien identitaire avec la France, se défendre contre l’assimilation.

Je l’ai déjà dit ici:

Au XIXe siècle, plusieurs penseurs anglophones ont véhiculé l’idée que les Canadiens (les Québécois d’aujourd’hui) ne parlaient pas vraiment le français, mais bien un French canadian patois… Cette idée, exacerbée par les propos de Lord Durham, selon qui les Canadiens constituaient un peuple sans histoire et sans littérature, servait bien les administrateurs britannique en leur permettant de justifier leur projet d’assimilation.

Mais cette vision, créée artificiellement, bien que provenant de bonnes intentions, n’est pas moins à l’origine d’une double insécurité chez les Québécois.

La première insécurité est identitaire. Encore aujourd’hui, au XXIe siècle, les Québécois peinent à bien définir leur identité. L’idée qu’ils soient d’anciens Français ne colle plus vraiment, mais le sentiment d’admiration (voire d’infériorité) par rapport à la France est encore présent, témoin le grand plaisir ressenti lorsqu’un artiste québécois est reconnu en France, plaisir qui ne serait pas aussi fort si cet artiste était reconnu en Italie ou en Allemagne, par exemple. Certes, l’identité québécoise est en bien meilleure posture depuis la Révolution tranquille, mais, justement, beaucoup ont l’impression que cette identité date de cette période, et qu’elle serait donc encore toute jeune, mal définie, contrairement à l’identité française. On note également cette attitude d’infériorité dans la manière qu’ont certains Québécois de percevoir en la France un modèle, surtout linguistique, comme j’en ai déjà parlé ici.

Cela nous amène à la seconde insécurité: l’insécurité linguistique. Présenter les Canadiens comme d’anciens Français et la France comme l’idéal perdu a fait en sorte de stigmatiser tout ce qui, dans la langue de ces Canadiens, était différent de celle de la mère-patrie.

Car c’est à cette époque, à la deuxième moitié du XIXe siècle, qu’a commencé le vaste mouvement de purisme, qu’on sent encore aujourd’hui, concernant le français d’ici. On a cru, toujours pour se défendre contre l’assimilation anglaise, que l’alignement sur le français hexagonal était essentiel. On a présenté le français canadien comme désarticulé, appauvri, informe. J’emprunte, encore une fois, les mots de Claude Poirier:

Vers le milieu du XIXe siècle, on observe en effet un changement radical dans le discours public. Parler à la canadienne devient un défaut national dont il faut extirper les moindres manifestations. Cette opinion est bientôt véhiculée à travers toute une série de manuels et de lexiques correctifs aux formulations virulentes dont on ne verra la fin qu’après la Révolution tranquille**.

On a bien vu la fin de ces lexiques correctifs, mais on n’a pas encore vu la fin des conséquences qu’ils ont eues, ni de la vision qui leur était sous-jacente: celle que le français québécois est un mauvais français, voire un dialecte honteux.

L’insécurité est un sentiment hautement toxique. S’en départir exige un travail personnel profond, douloureux et continu. J’en sais quelque chose. Et pour faire ce travail, il importe de bien analyser le problème, et, surtout, de bien en connaître les prémisses. L’image de l’infériorité identitaire et linguistique des Canadiens par rapport à la France est une image créée de toute pièce par les lettrés du XIXe siècle. Elle nous a été transmise par l’éducation. Si, aujourd’hui, elle n’est pas exprimée de manière aussi évidente qu’à l’époque, elle est encore présente, ne serait-ce que dans l’idée que l’identité québécoise est un gain récent, encore mal défini.

Ce n’est qu’en se débarrassant de cette image que les Québécois réussiront à s’affirmer sur les plans identitaires et linguistiques. En prenant conscience que c’est pour ici que leurs ancêtres éprouvaient un sentiment d’appartenance et que c’est par rapport à ici qu’ils définissaient leur identité, les Québécois comprendront toute la légitimité ancestrale de leur propre identité et, peut-être, de leur propre langue.

 


*Car les Québécois s’appelaient des Canadiens à cette époque…

**POIRIER, Claude (2008), « Les origines du complexe linguistique des Québécois », Cap-aux-Diamants, nº 96, déc., p. 14-17.

***MATHIEU, Jacques (1991), La Nouvelle-France. Les Français en Amérique du Nord XVIe- XVIIIe siècle, Sainte-foy, PUL.

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Une réponse à Du sentiment d’appartenance des anciens Canadiens…

  1. On peut ajouter qu’il ne fallut que trois générations pour que se développe un « nationalisme » canadien. Déjà, à l’époque de Frontenac, les documents en attestent. Fin XVIIe, comme tu l’écris.

    Les historiens ont longtemps usé d’un manichéisme pourtant difficile à défendre du point de vue de la méthode. Par exemple, mettre à jour un peu de lumière dans la Grande Noirceur duplessiste pouvait passer pour un crime de lèse-majesté. On commence à peine à revisiter cette époque pour y apporter les nuances nécessaires.

    Mais l’idéalisation de la Nouvelle-France a encore cours aujourd’hui, et c’est bien détestable car elle occulte une partie de l’expérience historique des Canadiens français. Notre survivance, elle s’est faite sous deux Couronnes, et notre fierté devrait en être redoublée.

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